

Bruxelles, Un Soir de Mai
Un regard
Quand Sonia sentit le regard, elle était en train d'écouter une femme lui parler de sa cuisine rénovée.
Elle ne se retourna pas. Elle n'en avait pas besoin. À quarante ans, on a appris à repérer ce genre de chose — une attention qui arrive sur vous comme une légère variation de température. Elle continua à hocher la tête quand il le fallait. Cuisine ouverte, plan de travail en pierre bleue, l'entrepreneur qui avait pris trois semaines de retard.
L'homme était debout près de l'entrée. Brun, mince, la cinquantaine, un verre de vin qu'il tenait sans vraiment boire. Elle le catalogua rapidement : seul, mal à l'aise, regarde les femmes avec ce mélange de mélancolie et d'espoir qu'ils prennent souvent pour de la profondeur.
Quand Thomas s'approcha par derrière et lui glissa la main sur la hanche, elle eut un imperceptible mouvement d’évitement.
C'était pourtant leur code depuis longtemps. Depuis une nuit à Lisbonne, douze ans plus tôt, dans un bar où ils ne connaissaient personne et où il avait fait ce geste pour la première fois avec une certitude tranquille qui l'avait désarmée. Je te veux. Maintenant. Ici. Elle avait fini son verre lentement, sans le regarder, et ils étaient partis ensemble dix minutes plus tard.
Maintenant c'était plus compliqué.
Maintenant ça voulait dire plusieurs choses à la fois. Parfois je suis là. Parfois on rentre quand tu veux. Parfois rien, juste une habitude du corps qui cherche un point fixe dans une soirée ennuyeuse.
Ce soir, elle ne savait pas quoi.
Elle lui passa la main dans le dos. Ce dos qu'elle connaissait par cœur, avec cette légère tension dans l'épaule quand il était fatigué. Ce soir, c'était le cas.
La femme à la cuisine continuait. Le carrelage, maintenant.
Sonia but une gorgée de champagne et pensa à la semaine dernière. Thomas qui rentrait tard sans explication particulière. L'absence de détails, qu'il donnait d’habitude spontanément. Elle n'avait rien demandé. Elle n'était pas sûre de vouloir savoir, et elle n'était pas sûre non plus de ce que ça disait d'elle, de ne pas vouloir savoir.
L'homme les regardait encore.
Elle le vit clairement cette fois. Il observait la main de Thomas avec une expression qu'elle reconnut immédiatement : l'envie de ce qu'il croyait voir. L'envie d'un désir simple, évident, qui avait survécu aux années. Elle sourit.
Si seulement c'était aussi simple.
Thomas se pencha légèrement vers son oreille.
— Tu veux partir ?
Sa voix était basse, neutre. Pas du tout comme à Lisbonne.
— Encore un peu, dit-elle.
Il hocha la tête. Puis, quelques minutes plus tard, il revint.
— Je suis crevé. Je rentre. Tu restes ?
Il n'y avait ni reproche ni permission dans sa voix. Juste la fatigue. Ils s'embrassèrent sur la joue. Elle le regarda traverser le salon, saluer vaguement deux personnes, puis disparaître.
Elle resta seule avec son verre presque vide.
Sonia
L'homme n'avait pas bougé.
Sonia finit son verre et traversa le salon sans trop savoir pourquoi. Peut-être juste pour faire quelque chose. Elle s'arrêta près de lui, à côté, comme si elle regardait la même chose que lui.
— Il est parti, dit-il.
— Oui.
— Vous restez encore ?
— Je ne sais pas.
Un silence. Il le laissa exister.
— Je m'appelle Gian Piero.
— Sonia.
Il la regarda franchement.
— J'ai envie de vous proposer un verre ailleurs. Pas ici. Quelque chose de plus calme.
Elle sentit la netteté de la phrase. Directe. Nette.
— Waouh, tout de suite au cœur du sujet.
— Dès que je vous ai vue, j'en ai eu envie.
Sonia le regarda. Il n'y avait rien à décoder dans son visage. Il attendait.
C'était tellement plus simple que tout le reste de la soirée.
— Je ne vous connais pas.
— Non.
Elle pensa à Thomas. À l'épaule tendue. À la main qui ne voulait peut-être plus rien dire. Elle pensa aussi qu'elle pouvait très bien rentrer seule, prendre un bain, ne pas savoir ce qu'elle voulait encore une semaine de plus.
— Donnez-moi votre numéro, dit-elle en lui tendant son téléphone.
Il entra son numéro directement, sans cérémonie.
— Ce soir ? demanda-t-il en lui rendant l'appareil.
Quelque chose dans son regard la troubla — elle se sentit vue, pleinement, pour la première fois depuis longtemps. Désirée. Comme neuve. Un frisson la parcourut.
— Je ne sais pas encore.
— D'accord.
Il regarda le jardin.
Sonia resta encore une minute à côté de lui sans rien dire.
Puis elle prit son manteau, ne dit bonsoir à personne et sortit.
Dehors, l'air de mai était doux et elle s'arrêta sur le trottoir. Dans sa main, son téléphone. Dans sa tête, rien de très clair — juste cette sensation physique, nette, d'une porte qui était ouverte.
Elle pouvait rentrer.
Elle pouvait appeler.
Les deux étaient vrais en même temps.
Elle commença à marcher.
Le bruit de ses talons résonnait clairement dans la nuit tiède. Elle sentait encore sur son manteau la chaleur du salon, l'odeur mêlée du champagne et de l'eau de toilette de Thomas.
Son téléphone était lourd dans sa poche.
Au bout de cinq minutes, elle s'arrêta sous un lampadaire, sortit l'appareil et relut le numéro que Gian avait entré lui-même. Juste des chiffres.
Elle appuya sur « Appel » avant de pouvoir trop réfléchir.
Deux sonneries.
— Allô ?
Sa voix était exactement la même que tout à l'heure : calme, grave, sans surprise.
— C'est Sonia.
— Je vous ai reconnue, dit-il, et elle entendit un sourire dans sa voix.
Un silence court, presque intime.
— Je ne suis pas sûre d'avoir envie de rentrer chez moi.
Elle entendit un léger mouvement de l'autre côté. Peut-être qu'il se levait.
— Vous voulez que je vous rejoigne quelque part ?
— Non, dit-elle. Moi, je peux venir chez vous.
Le silence fut un peu plus long. La prise de conscience que la porte venait de s'ouvrir vraiment.
— Rue Darwin, 47. Code 34B12. Je vous attends.
Il raccrocha.
Elle marchait. Elle voulait sentir l'air, sentir son corps bouger, sentir qu'elle était en train de faire quelque chose d'irréversible et d'extrêmement simple.
Rue Darwin
Quand elle arriva devant l'immeuble, la porte s'ouvrit avant même qu'elle tape le code. Gian était en bas de l'escalier, en chemise, sans veste. Il avait dû descendre en l'attendant.
Ils ne parlèrent pas tout de suite. Il la regarda monter les trois marches du perron. Puis sa main trouva le chemin que Thomas avait oublié.
Il hocha la tête et la fit entrer.
La maison était sobre, peu éclairée. Des livres partout, une grande baie vitrée ouverte sur la nuit, quelques objets rapportés d'ailleurs posés sans ostentation. Une bouteille de vin déjà ouverte sur la table basse. Il ne lui proposa rien à boire tout de suite.
Il ferma la porte et l'attira contre lui. Sa bouche descendit dans son cou, puis le long de la clavicule. Elle sentit sa barbe, son poids contre elle.
Elle glissa les mains sous sa chemise. Sa peau était chaude, le ventre ferme sous ses paumes.
Il releva la tête, la regarda dans la pénombre.
— Vous pouvez encore changer d'avis.
Pour toute réponse, elle se pressa contre lui et chercha ses lèvres.
Il posa les mains sur ses épaules et la robe glissa jusqu'au sol, freinée un instant par le volume de sa poitrine.
Sonia était en soutien-gorge et culotte de dentelle. Un soutien-gorge solide, honnête, fait pour porter vraiment. La culotte contrastait par sa légèreté presque aérienne.
Il posa les mains sur ses hanches et la regarda. Dans la pénombre, la lumière de la rue éclairait son corps.
Il l'attira contre lui. Ses seins se plaquèrent contre son torse, les armatures dures du soutien-gorge entre eux. Il trouva les agrafes dans son dos au jugé, les défit d'un geste sûr. Un petit claquement sec. Il retint le soutien-gorge un instant, puis le laissa descendre lentement. Les mamelons apparurent d'abord, puis la pleine forme des seins, lourds dans leur arrogance. Il les empoigna, les soupesa, passa de l'un à l'autre — les mamelons durcissaient sous sa langue à tour de rôle. Elle glissa une main dans sa nuque et l'attira doucement. Tout son corps vibrait.
Il fit descendre la culotte sur ses hanches, puis sur ses fesses, elle leva les pieds pour l'aider. La toison apparut, sombre, douce, bouclée. Une femme, vraiment.
Elle fit quelques pas vers le lit et s'y étendit sur le dos. Son regard le défiait. Elle prit lentement ses chevilles en main, écarta les genoux, offrit son ventre et son sexe à son regard.
Le temps s'arrêta un instant.
Quand il la rejoignit et s'allongea sur elle, quand il entra en elle lentement, elle était chaude, humide, prête. Leurs corps s'ajustèrent.
Elle tendit les bras vers la tête de lit, les mains cherchant quelque chose à quoi s'accrocher. Il les empoigna, les maintint là. Ses aisselles s'offrirent, glabres, légèrement humides. Il s'approcha et sa langue entra en contact avec cette chair tendre — une légère odeur de peau chaude, de transpiration douce, quelque chose de naturel et d'intime qui l'émut directement.
Elle frissonna d'abord, puis s'abandonna, l'accepta, le laissa faire. Son bassin vint vers lui, le chercha.
Ils bougèrent longtemps. Elle planta ses ongles dans son dos à un moment. Il accéléra. Elle le suivit.
Après, ils restèrent immobiles, peau contre peau, en sueur.
Il passa une main sur son ventre, doucement. Il ne dit rien et elle lui en fut reconnaissante.
Au bout d'un moment :
— Tu veux rester cette nuit ?
Sonia ne répondit pas tout de suite. Elle pensait à Thomas — à ce qu'il ferait si elle n'était pas là au matin, à ce qu'elle dirait, à ce qu'il croirait ou ferait semblant de croire. Ça lui était déjà arrivé, à lui, elle en était presque sûre. Pas tout à fait sûre. Elle n'avait jamais voulu savoir. Et elle, non, jamais encore. Jusqu'à ce soir.
— Je ne sais pas encore, dit-elle.
Il hocha la tête dans le noir.
Elle ferma les yeux. Elle ne savait toujours pas ce que cette nuit allait déplacer. Peut-être rien. Peut-être tout. Peut-être que ça ne se décide pas dans le noir chez un inconnu mais plus tard, dans la lumière ordinaire d'un matin familier.
Gian regardait le plafond. Il sentait la chaleur de son corps contre le sien, son souffle qui s'allongeait. Une image était en lui, légère, persistante. Il resta les yeux ouverts dans le noir.
Dehors, Ixelles continuait son bourdonnement de tous les jours.
Thomas
Thomas s'en rendit compte cent mètres plus loin — son écharpe, restée sur le dossier d'une chaise près de l'entrée. Il fit demi-tour.
Il entra discrètement, trouva l'écharpe. Et c'est en se retournant qu'il la vit.
Sonia était debout près de la baie vitrée, à côté de l'homme brun qu'il avait vaguement remarqué plus tôt. Ils ne se touchaient pas. Mais il y avait quelque chose dans leur posture — cette façon d'être côte à côte sans distance — qui le figea.
Il ressortit sans qu'elle l'ait vu.
Il attendit sur le trottoir. Il ne savait pas très bien pourquoi il n'entrait pas, ne l'appelait pas, ne faisait rien. La gêne, peut-être — celle d'être revenu sans le lui dire, d'avoir vu ce qu'il avait vu, de se retrouver maintenant planté là comme quelqu'un qui surveille.
Quand elle sortit dix minutes plus tard, il se glissa dans l'ombre de l'immeuble d'en face. Elle s'arrêta un instant sur le perron, puis commença à marcher — dans la bonne direction, vers chez eux. Il sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine.
Puis elle s'arrêta sous un lampadaire. Sortit son téléphone. Porta l'appareil à son oreille.
Il s'immobilisa.
La conversation fut courte. Elle repartit — mais dans l'autre sens.
Il la suivit à distance, mal à l'aise, incapable de s'arrêter. Avenue du Général de Gaulle, puis vers le bois de la Cambre. Il marchait sur le bord du trottoir pour amortir le bruit de ses pas, ce qui lui parut absurde — absurde et honteux — mais il continua quand même.
Rue Darwin. Un immeuble ancien, belle façade. Elle s'arrêta devant la porte, tendit la main vers le digicode — et la porte s'ouvrit avant même qu'elle le touche.
Quelqu'un l'attendait.
Thomas resta sur le trottoir. La porte se referma.
Il resta là sans bouger, les yeux sur la porte. Elle allait ressortir. Dans deux minutes, cinq minutes — elle allait ressortir, il y avait une explication simple à tout ça, une amie qui habitait là, quelqu'un qu'elle avait voulu saluer, n'importe quoi. Il attendit.
La porte ne s'ouvrit pas.
Il y avait un banc un peu plus loin, sous un tilleul. Il s'y posa.
La nuit était douce. Mai bruxellois, ce mélange d'humide et de tiède qui n'appartient qu'à cette ville. De temps en temps une voiture passait. Il regarda la fenêtre du dernier étage — de la lumière, faible. Il attendit qu'elle s'éteigne en espérant encore quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer.
La lumière s'éteignit.
Au bout d'une heure il sortit son téléphone et appela. Une sonnerie, deux, puis la messagerie directement. Il raccrocha. Rappela. La messagerie encore, immédiatement cette fois — le téléphone était coupé. Il resta avec l'appareil dans la main sans rien faire.
Il somnola sur le banc, la tête contre le dossier en bois, l'écharpe roulée en boule sous sa nuque. Un sommeil de surface, agité, plein d'images sans récit.
Il se réveilla au froid. Cinq heures et demie. Le ciel au-dessus des toits avait cette teinte grise et rose des matins de printemps. Il se leva, marcha un peu pour se réchauffer, revint.
Il se posta devant la porte.
À sept heures moins le quart elle s'ouvrit.
Sonia s'arrêta net en le voyant. Un instant suspendu — elle, lui, le trottoir encore désert, la lumière froide du matin.
— Thomas.
Il ne dit rien tout de suite. Il la regarda. Il avait passé la nuit sur un banc à dix mètres de là et il ne savait plus très bien ce qu'il voulait lui dire — l'accuser, l'entendre, disparaître. Il sentait juste la fatigue et quelque chose de tranchant dans la poitrine.
— Je suis revenu chercher mon écharpe, dit-il enfin.
Elle comprit immédiatement qu'il savait tout.
Ils restèrent là un moment sur le trottoir, dans le froid du matin, sans savoir encore ce que cette nuit avait déplacé entre eux.
Gian Piero
Au dernier étage de la rue Darwin, Gian entendit la porte se refermer en bas.
Il resta un moment allongé, puis se leva. La maison portait encore quelque chose dans l'air — une présence récente, une odeur légère. Il ouvrit la baie vitrée du salon. La ville palissait au-dessus des toits.
Il descendit à la cuisine.
Soo-ah était là, debout devant la cafetière, en débardeur et en short. Ses longs cheveux noirs étaient attachés en une haute queue de cheval, lisse et bien serrée, qui lui caressait le dos.
Elle lui tendit une tasse qu'il refusa d'une inclinaison de la tête et d'un clignement de paupières. Il s'assit au comptoir.
Ils restèrent un moment sans parler. C'était une qualité de silence qu'ils avaient construite ensemble — dense, sans obligation.
Elle se retourna, s'accouda en face de lui, le regarda de ce regard calme et direct qu'il connaissait bien.
— Elle est partie tôt.
— Oui.
Un temps.
— Est-ce que c'est elle ?
Il la regarda, pensif.
— Je ne crois pas.
Elle hocha la tête. Elle avait été le témoin de tout ça depuis des années — parfois des rencontres bien plus intenses, des femmes extraordinaires, des situations autrement plus complexes que celle-ci. Elle ne jugeait rien.
— Tu pars quand ? demanda-t-elle.
— Demain soir. Moscou d'abord.
— Tu veux que je t'accompagne ?
— Non. Je te fais signe dans deux jours.
Elle hocha la tête. Moscou, Varsovie, Bucarest — les destinations changeaient, le rythme restait le même. Elle connaissait ce travail de l'intérieur, que peu de gens soupçonnaient au dehors.
Un silence. Puis :
— Oppa.
Il sourit légèrement en entendant le mot. Elle le remarqua.
— Pourquoi tu souris ?
— Ça fait huit ans que tu m'appelles comme ça. Je ne m'y habitue pas.
Elle posa sa tasse, se retourna vers lui, les bras croisés, calme.
— Tu es mon Oppa. Je t'appartiens — depuis que j'en ai fait le vœu, il y a huit ans.
Il la regarda un moment sans rien dire.
— Tu sais que je ne veux pas t'enchaîner.
— Je suis libre. C'est ma vie. C'est mon chemin, comme je l'ai choisi quand tu m'as libérée. Ce n'est pas difficile. Et ça ne le sera jamais.
Un silence.
— Oppa… est-ce que tu veux que je dorme dans ta chambre ce soir ?
— Oui.
— Avec toi ou sur le futon ?
— Nous verrons.
— Est-ce que tu veux que je demande à Frida de venir, ou à quelqu’un d’autre ?
Il posa sa tasse.
— Pas ce soir.
Elle le regarda de ses yeux noirs. Elle n’était pas vraiment grande - un mètre soixante-cinq, mais elle occupait l'espace avec une économie de gestes qui lui était propre. Un beau visage aux traits fins, la peau très claire, les cheveux noirs relevés ce matin en un chignon rapide. Des mains soignées, les ongles longs et vernis, qui contrastaient avec la simplicité de son débardeur. Sous le tissu, on devinait un corps bien formé, des fesses rondes pour une silhouette aussi fine, des seins légers en poire qui existaient sans s'imposer. Elle était belle — de cette beauté discrète qui ne cherche pas à convaincre.
— Ça t'avait plu de nous voir nous aimer la semaine passée. Ça pourrait te plaire ce soir encore…
Il sourit.
— Tu es adorable. Je te dirai.
Elle décrocha son téléphone de la fenêtre où il chargeait, le glissa dans sa poche.
— Je prends la Saab pour faire les courses.
Gian se leva.
Il pensait à Sonia — à son regard qui le défiait dans la pénombre, à cette nuit qui avait été intense. Il ne savait pas encore ce qu'il en ferait. Il se laissait du temps.
Il pensa à sa quête — sans visage encore, sans nom encore. Il la reconnaîtrait. Il en était certain depuis des années, de cette certitude tranquille et un peu absurde qui résiste à tout.
— Je monte, dit-il.
Elle ne répondit pas. Elle savait qu'il n'avait pas besoin de réponse.
Il prit l'escalier. Thomas et Sonia étaient face à la crise de leur couple, quelque part dans la ville froide du matin.
Il traversa le couloir du haut et entra dans la grande pièce sobre — deux tapis au sol, une grande baie vitrée qui donnait sur les toits. Il s'allongea sur le dos, ferma les yeux, laissa sa respiration descendre lentement.
Il laissa défiler les images.
Une silhouette. Une voix. Un rire léger entendu quelque part, comme dans un rêve. Une odeur. Et puis, les pieds d'une femme dans des escarpins — les talons nus, les chevilles que surplombaient des jambes galbées. Des images familières, qui revenaient parfois.
Il attendait, avec cette patience longue qui était devenue sa manière d'être au monde.
Quelque part, elle existait.
