Kenai Wolfe

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La Ceinture

Rome.

Déjà un souvenir qui s’éloigne. Ces trois semaines avec Gian ont été idylliques, mais il est parti hier soir pour Oman, mandaté par ce haut dignitaire de l’entourage du Sultan.

Et depuis quatre jours, Claire est à Florence, dans la vieille maison de famille de Gian.

La maison a quelque chose de silencieux et de patiné qu’elle commence à peine à apprivoiser. De hauts murs couleur de chaux, et des fenêtres étroites qui laissent entrer une lumière pâle, déjà dorée malgré l’heure matinale. Sous ses pieds, le vieux parquet craque parfois sans raison. Les meubles, lourds et sombres, semblent être là depuis toujours : une grande table de bois ciré, quelques fauteuils aux étoffes fanées, une bibliothèque qui couvre presque tout un pan de mur. Il flotte dans les pièces une odeur discrète de cire, de bois ancien et de café.

Par les fenêtres de la pièce à vivre, on aperçoit la petite rue pavée, encore tranquille à cette heure. Un bruit de pas résonne parfois entre les façades, puis disparaît.

Claire regarde Soo-ah, l’assistante de Gian.

Elle ne la connaît encore que par ce qu’il lui en a dit, quelques confidences au détour d’une conversation. Une jeune fille coréenne, arrivée en Europe huit ans plus tôt dans des circonstances dont Gian parle peu. Une famille endettée. Des hommes qui avaient déjà décidé de son avenir à sa place. Puis Gian était intervenu. Il avait réglé ce qui devait l’être, l’avait emmenée avec lui et lui avait permis de poursuivre ses études. Il l’avait protégée, bien sûr. Mais aussi, il lui avait donné le temps et la liberté de devenir une femme.

Ce matin, elles sont seules dans le vaste salon.

La lumière du matin florentin entre par les hautes fenêtres et découpe des rectangles sur le vieux parquet. Elles se sont installées près du bar, chacune sur un tabouret, une tasse de café italien fumant devant elles.

Soo-ah est mince, fine, nerveuse. Sa peau hâlée contraste avec la lumière claire de la pièce. Tout en elle paraît précis : les gestes, la posture, la manière de lever les yeux lorsqu’elle écoute. Il y a dans son élégance quelque chose de retenu, presque secret.

Frida, sa compagne depuis deux ans déjà, est partie en Norvège pour visiter ses parents.

C’est, paraît-il, une jeune femme spectaculaire, aux formes pleines et aux cheveux si blonds qu’ils paraissent presque blancs. Un modèle de Renoir, dans une version nordique.

Soo-ah est en débardeur et en short blanc très court. Ses cuisses et ses jambes sont déliées, harmonieuses ; sa poitrine en poire est très présente — un physique atypique pour une coréenne. Claire est fascinée par la masse de ses cheveux noirs, remontés en une haute queue-de-cheval.

Et elle sent le regard de Soo-ah sur elle, qui la détaille sans retenue.

Claire reconnaît ce regard. Depuis quelque temps, elle a appris à reconnaître l’effet que produit son corps sur les hommes. Elle n’a pas la beauté mince et svelte de Soo-ah. Elle est grande, voluptueuse, la poitrine lourde, les hanches pleines, et ses fesses…

Et depuis Gian, elle a commencé à accepter cette évidence.

Elle est belle, de cette beauté charnelle qui bouleverse le monde des hommes qui la croisent.

Elle le sait lorsqu’elle surprend son reflet. Elle le sait lorsque la main de Gian se pose sur elle. Elle le sait dans son ventre, dans sa peau, dans la façon dont son corps répond désormais au désir.

Mais le regard de Soo-ah, ce matin, la trouble d’une manière inattendue.

Soo-ah lui parle de Gian, avec cette voix bien timbrée qui l’avait marquée lors de leur première rencontre. Elle raconte ce qu’elle fait pour lui. Elle lui parle de leur vie.

Puis elle se tait.

Et elle regarde Claire.

Sans détourner les yeux.

Intensément.

Comme la première fois.

Un mois plus tôt, alors que Claire attendait Gian sans plus beaucoup y croire, Soo-ah était apparue pour lui apporter un cadeau de sa part : un petit flacon de parfum et une lettre. À la demande de Gian, elle l’avait photographiée nue devant le grand miroir du salon. Et lorsque Claire avait finalement accepté cette requête troublante, Soo-ah l’avait déjà observée avec cette même précision déconcertante.

Claire s’en souvient maintenant avec une légère gêne.

Elle finit par dire :

— Je ne sais pas quoi faire quand tu me regardes comme ça.

Soo-ah ne répond pas tout de suite.

Puis :

— Tu es incroyablement belle.

Claire a un petit sourire embarrassé.

Soo-ah ne sourit pas. Elle laisse passer quelques secondes.

— Je n’ai pas vraiment cru Gian quand il m’a parlé de toi. Il a connu tellement de femmes… Mais quand j’ai vu l’étincelle dans ses yeux et que j’ai senti sa voix vibrer, j’ai pensé qu’il avait peut-être trouvé celle qu’il cherchait depuis si longtemps.

Claire l’écoute.

— Et ça m’intrigue.

Claire reste muette.

Elle cherche ses mots. Elle ne les trouve pas.

Le regard de Soo-ah, lui, est parfaitement clair.

Claire n’avait pas su l’identifier, un mois plus tôt, devant le parfum et la lettre. Et ce matin, elle n’avait aucune idée du tour que cette conversation allait prendre.

La manière dont Soo-ah la regarde, c’est du désir.

La découverte se fait lentement en elle.

Le regard de Soo-ah est intense. Ses yeux sont noirs.

Elles sont assises tout près. Leurs cafés presque oubliés. Leurs jambes ne se touchent pas.

Claire répète, plus bas :

— Tu me regardes…

Cette fois, Soo-ah répond tout de suite.

— J’ai envie de toi.

Claire reste immobile.

Un silence.

Puis, simplement :

— J’ai envie de te faire crier.

Claire la fixe, stupéfaite.

Jamais une femme ne lui a parlé ainsi. Elle ne sait pas quoi répondre, et sa voix tremble un peu lorsqu’elle parle.

— Arrête… tu me mets mal à l’aise.

Un léger sourire apparaît sur les lèvres de Soo-ah.

Claire change de sujet, presque malgré elle.

— Je ne comprends pas bien votre relation, avec Gian.

Le sourire disparaît.

— Je vis avec lui depuis huit ans.

Soo-ah soutient son regard.

— Il est ma vie.

Claire fronce légèrement les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que je vis pour lui.

Elle dit cela sans emphase, comme une évidence.

Claire se décide :

— Et vous couchez ensemble ?

Soo-ah la regarde droit dans les yeux.

— Parfois. S’il me veut, il me prend.

Claire reste un instant interloquée.

— Et ça arrive souvent ?

— Non. Pas souvent. Parfois, je sens qu’il a besoin d’une femme, et je me donne à lui.

Elle réfléchit.

— Quand ça arrive, ça confirme que le lien qui nous unit existe toujours. Qu’il est toujours aussi puissant.

Claire secoue la tête.

— Mais tu es sa femme, alors… Et toutes les autres ? Il ne peut pas te demander de vivre comme ça pour lui.

— Je ne suis pas sa femme, et il ne me demande rien. C’est toi qu’il attendait. Il t’a choisie dès la première nuit. Dès cet instant, tu es devenue comme sacrée pour moi, et je ne serai jamais un obstacle entre vous deux.

Elle marque un temps.

— Il m’a souvent dit qu’il ne voulait pas que je reste prisonnière d’un vœu que j’avais fait adolescente. Je pourrais partir demain. Je crois que ça l’affecterait, mais il l’accepterait.

Soo-ah marque une pause.

— Il s’occuperait même de moi. Je sais qu’il ferait en sorte que je ne manque jamais de rien.

— Alors pourquoi ?

— Parce que c’est mon choix, depuis qu’il m’a offert cette vie. Je suis là pour lui parce que je veux être là.

Elle regarde Claire droit dans les yeux.

Claire a du mal à comprendre un lien pareil.

Et pourtant, elle ne peut pas nier qu’il existe.

Devant elle, évident, puissant. Presque palpable.

Quelque chose change alors dans le regard de Soo-ah.

Elle est tout près, maintenant.

Elle pose sa main sur celle de Claire.

Une main ferme, tiède. Des doigts fins, des ongles simplement manucurés, un joli poignet, une peau légèrement bronzée.

Claire baisse les yeux vers leurs mains, puis les relève.

Soo-ah la regarde toujours.

Un frisson lui court dans le dos.

Elle perçoit soudain chaque détail : le tabouret sous ses cuisses, le tissu léger de son pantalon, les fines bretelles de son top blanc sur ses épaules, la toile qui frotte légèrement contre ses seins.

— Tu as déjà fait l’amour avec une femme ? demande Soo-ah.

— Non… jamais.

— Tu as envie de moi ?

Claire ne répond pas.

Elle pense à Gian.

— Je ne sais pas… Tu me troubles, c’est vrai…

Un silence.

— Qu’est-ce que Gian dirait ?

Soo-ah a un petit mouvement d’épaules.

— Il ne veut pas posséder les gens. Et il nous aime toutes les deux, différemment. Je crois qu’il serait intéressé de savoir que nous avons couché ensemble.

— Intéressé ?

— Oui.

Soo-ah prononce le mot suivant avec une nuance presque moqueuse :

— De voir que tu es… ouverte.

Ouverte.

Claire répète le mot intérieurement.

Elle ne sait plus très bien ce qui est en train de se passer. Elle sait seulement que son corps, lui, a déjà compris quelque chose avant elle.

Soo-ah se lève.

Elle prend la main de Claire et l’attire doucement vers le grand futon, dans l’immense pièce, près d’une vieille fenêtre qui donne sur la petite rue florentine baignée de soleil.

Elles restent un instant debout, face à face.

Si différentes.

Puis Soo-ah passe derrière elle.

Ses mains se posent sur la taille de Claire. Son ventre musclé vient se plaquer contre ses fesses.

Claire inspire brusquement.

Les mains de Soo-ah glissent sous son haut et viennent envelopper la masse de ses seins. Ses doigts trouvent les aréoles, les caressent et les pincent légèrement. Claire sent ses mamelons durcir sous leur contact.

Soo-ah souffle contre son cou.

Claire respire déjà plus vite.

— Je ne sais pas si je peux… si je dois…

Soo-ah ne répond pas.

Sa main droite continue de pétrir le sein de Claire, lentement, tandis que l’autre descend vers la cordelette de son pantalon. Elle la défait sans hâte. Le nœud cède. Le tissu se relâche sur ses hanches.

Claire ne bouge pas.

La main de Soo-ah descend entre ses cuisses.

Cette fois, Claire sursaute légèrement quand elle sent les doigts se glisser entre ses lèvres. Un mouvement infime, presque un recul, mais Soo-ah ne s’arrête pas.

Claire est mouillée.

La constatation la frappe avec une netteté presque brutale. Soo-ah le sent forcément, elle aussi. Il n’y a plus moyen de se réfugier derrière son hésitation, derrière ce je ne sais pas qu’elle vient de murmurer. Son corps vient de répondre à sa place.

Sa respiration s’accélère encore.

Soo-ah retire sa main, prend Claire par la taille et l’attire vers le futon. Elle la fait pivoter doucement pour la mettre face à elle.

Elles se regardent.

Puis Soo-ah saisit le bas du petit top blanc.

Claire comprend ce qu’elle va faire.

Et cet instant, absurdement, lui paraît décisif.

Elle pourrait encore l’arrêter, mais elle ne le fait pas.

Au contraire, lorsque Soo-ah commence à relever le tissu, Claire sent ses bras se lever presque d’eux-mêmes. Elle l’aide. Le top passe au-dessus de sa poitrine, de son visage, de ses bras, et tombe quelque part derrière elles.

Elle est nue jusqu’à la taille.

Soo-ah la regarde à peine une seconde avant de la ramener contre elle et de prendre sa bouche.

Le baiser n’a rien d’une question.

Claire sent la langue de Soo-ah se glisser entre ses lèvres, chercher la sienne. Son ventre ferme se presse contre le sien. Une jambe s’avance entre ses cuisses ; Soo-ah pose un pied sur le bord du futon et la maintient ainsi, serrée contre elle.

Claire pourrait encore ne rien faire.

Mais sa langue répond.

Ce simple mouvement la trouble presque davantage que tout le reste.

C’est elle qui vient de le faire.

Soo-ah enveloppe son sein droit dans sa paume et en pince progressivement le mamelon.

Claire gémit.

Alors Soo-ah la pousse doucement en arrière.

Claire se laisse aller sur le futon et s’appuie sur ses coudes.

Soo-ah est debout devant elle.

Pendant quelques secondes, elle ne fait rien.

Elle regarde.

Claire est étendue, les seins nus, qui s’étalent un peu sur ses côtes, son pantalon défait sur les hanches. Elle voit le regard de Soo-ah parcourir son ventre, sa poitrine, ses jambes. Un mois plus tôt, devant le grand miroir, ce même regard l’avait mise mal à l’aise.

Aujourd’hui, c’est autre chose.

Soo-ah se penche et saisit le pantalon à deux mains.

Elle tire.

Claire se surprend à soulever les fesses pour l’aider.

Encore une fois, son corps décide.

Le pantalon glisse le long de ses cuisses, de ses jambes, puis disparaît au pied du futon.

Soo-ah se redresse.

Leurs regards se croisent.

Puis Soo-ah lève une jambe, fait tomber son short blanc et, d’un mouvement rapide, retire son débardeur.

Claire la découvre nue.

Elle a à peine le temps de la regarder.

Soo-ah vient sur elle.

Le contraste entre leurs corps est saisissant. La finesse nerveuse de Soo-ah contre les formes pleines de Claire. Ses cuisses minces et fermes entre les siennes. Son ventre dur contre son ventre. Sa poitrine, étonnamment pleine sur ce corps si délié, qui vient s’écraser contre la sienne.

Soo-ah saisit les poignets de Claire, ramène ses bras au-dessus de sa tête et les y maintient d’une seule main.

Claire se fige une seconde.

Il y a dans ce geste, dans la force de Soo-ah, dans son assurance tranquille, quelque chose qu’elle n’attendait pas.

Une pensée absurde lui traverse l’esprit.

Elle a presque l’impression d’être prise par un homme.

Soo-ah est terriblement féminine dans son corps. Claire sent parfaitement les seins contre les siens, le ventre lisse, les cuisses, l’absence du sexe masculin entre ses jambes.

C’est autre chose.

La manière de la tenir.

De ne pas hésiter.

De savoir ce qu’elle veut.

Et, brusquement, Claire pense à Julien.

À cette autre nuit.

À l’instant précis où son corps s’était fermé alors que sa tête essayait encore de lui dire oui. Ce refus physique, absolu, impossible à négocier.

Pendant une seconde, elle attend.

Elle se demande si cela va recommencer.

Si quelque chose en elle va se contracter.

Repousser Soo-ah.

Dire non.

Mais rien ne vient.

Rien de semblable.

Au contraire.

Soo-ah relâche ses poignets et sa main descend entre les cuisses de Claire, effleure la toison élégante qui recouvre son sexe déjà humide, puis la pénètre d’un doigt, de deux.

Claire ferme les yeux.

Soo-ah ne tâtonne pas. Ses doigts glissent en elle avec une précision tranquille, ressortent presque entièrement, reviennent. Claire sent son bassin se soulever à leur rencontre.

Elle accompagne Soo-ah. Son ventre sait.

Ses cuisses s’écartent davantage.

Les doigts reviennent, la pénètrent plus profondément, et Claire sent son propre corps les accueillir. Elle est ouverte, trempée autour de cette main étrangère, autour de ces doigts de femme, et cette évidence la trouble presque autant que le plaisir lui-même.

Soo-ah la regarde.

Elle ne détourne pas les yeux.

Claire respire vite. Sa poitrine se soulève sous elle. Elle ouvre les yeux et rencontre ce regard noir qui l’observe depuis le début.

Soo-ah ralentit.

Puis elle demande :

— Claire… tu veux me faire jouir ?

La question reste suspendue entre elles.

Claire la fixe.

Ses yeux verts restent quelques secondes dans ceux de Soo-ah.

Elle pourrait répondre.

Elle ne le fait pas.

Ses paupières se ferment lentement.

Oui.

Soo-ah comprend.

Elle retire sa main et remonte le long du corps de Claire.

Claire ouvre les yeux juste à temps pour la voir passer un genou de chaque côté de sa tête.

Elle comprend ce qui va se passer.

Et cette fois encore, elle ne dit rien.

Soo-ah s’abaisse.

Claire sent ses cuisses pleines contre ses tempes. Le poids de son bassin. Puis son sexe contre sa bouche.

Tout devient soudain terriblement concret.

La chaleur humide.

Le goût de Soo-ah.

Claire reste immobile une seconde.

Jamais elle n’a fait cela.

Jamais elle n’a eu le sexe d’une femme en bouche.

Et pourtant, lorsqu’elle commence à la lécher, son geste lui paraît presque naturel.

Sa langue explore la vulve de Soo-ah.

D’abord avec prudence.

Elle découvre la douceur humide des lèvres, leur forme, leur chaleur. Elle cherche. Remonte. Trouve le clitoris.

Soo-ah se tend immédiatement au-dessus d’elle.

Cette réaction traverse Claire comme une décharge.

C’est elle qui vient de provoquer ça.

Elle recommence.

Sa langue devient plus assurée. Elle lèche, revient sur le clitoris, descend entre les lèvres, découvre le goût de Soo-ah. Elle sent les cuisses se resserrer autour de son visage.

Soo-ah bouge maintenant contre sa bouche, et quelque chose bascule enfin dans l’esprit de Claire.

Depuis le premier regard de Soo-ah, elle n’a cessé de se demander ce qui était en train de lui arriver.

Si elle en avait envie.

Si elle pouvait.

Si elle devait.

Ce que Gian en penserait.

Ce que cela disait d’elle.

À présent, il ne reste que Soo-ah contre sa bouche. Elle presse les cuisses de Soo-ah pour la faire s’asseoir plus intimement sur sa bouche. Elle explore son ventre avec son nez, sa bouche, et va chercher le petit orifice défendu avec sa langue.

Soo-ah crie maintenant. Et Claire a cessé de se demander ce qu’elle doit faire.

Elle se contente de sentir.