Kenai Wolfe

← Récits

L’Attente de Claire

L’attente

Au matin, Claire reste longtemps assise à la table de la cuisine, nue, le peignoir entrouvert. Elle relit les mots de Gian Piero encore et encore. « Je dois partir, mais je reviens bientôt. Tu es très belle et tu ne le sais pas. Je veux que tu te souviennes d’hier soir. Marche devant le miroir. Ouvre les épaules et regarde-toi. Tu es éblouissante… »

Ce soir-là, elle est debout devant le grand miroir du living. Elle se redresse et cambre les fesses : d’abord elle doute, puis les bouts de ses larges mamelons brun clair se contractent et durcissent. Elle murmure :

— Je n’y crois pas… Le Bon Génie sort de la lampe, et avant que j’aie pu faire un vœu, pouf !… il disparaît !

Elle a les larmes aux yeux.

Le lundi, Marc, le directeur de l’association où elle travaille à mi-temps en bénévole, se montre particulièrement aimable tout l’avant-midi. Il prend le bras de Claire, sous un prétexte quelconque, et son regard descend furtivement vers sa poitrine, que son chemisier serre un peu plus que d’habitude. Il n’a jamais fait ça auparavant, et Claire ne laisse rien paraître, mais elle est troublée.

Le soir, debout devant la baie vitrée de la chambre, elle se surprend à se parler à voix haute :

— Quelque chose a changé, cette image de moi dans la glace… je me sens belle, je me sens femme.

C’est fou de me dire ça, mais je veux… je veux être avec lui. Il m’a marquée, mais comment ? Oui, j’ai eu du plaisir, mais ce n’est pas que ça. Il me manque… Je suis amoureuse ? Quelle importance s’il ne revient pas ?

Deux jours plus tard, elle déjeune avec Léa, dans le centre-ville. Dès qu’elle s’assoit, son amie de toujours écarquille les yeux :

— Qu’est-ce que tu as, Claire ?

Claire rougit. Léa se penche :

— Tu te tiens autrement, plus droite, tu es belle, mais tu as l’air triste, qu’est-ce qui se passe ?

Claire ne veut pas raconter, et elle détourne la conversation sur des sujets plus légers.

En fin d’après-midi, dans la grande pièce à vivre du rez-de-chaussée, sous les rayons tamisés du soleil hivernal, elle enlève son sweat et son jeans. Elle ressent en elle une envie diffuse de proximité, de caresses, d’abandon.

Elle dégrafe son soutien-gorge, et laisse courir ses doigts sur la peau élastique et souple de ses seins. En les massant, elle les soulève, elle sent leur poids et les laisse déborder de ses mains doucement. L’intérieur de ses cuisses est humide et chaud, et elle se caresse en pensant à cette nuit de folie avec Gian Piero, après leur rencontre sur le ferry. Et pour la première fois, les larmes ne sont pas au rendez-vous.

Le jeudi, vers 16 h, sans l’avoir vraiment décidé, elle se retrouve à la Tourelle, elle a envie d’un café. Seulement d’un café ? L’endroit n’est plus le même en plein jour. La magie de la nuit n’opère plus.

Quelques tables plus loin, en face d’elle, un homme d’une trentaine d’années en costume sombre semble fasciné, il ne la lâche pas des yeux. Et quand elle se lève pour partir, déçue de ne rien retrouver de ce qu’elle avait confusément espéré, il l’aborde :

— Excusez-moi de vous aborder comme ça, mais… je vous trouve… rayonnante. Je peux vous offrir quelque chose ?

Claire décline son offre avec un sourire, en inventant un rendez-vous qui n’attend pas, et sort du café. Qu’un homme l’aborde avec cette étincelle dans les yeux ne lui était pas arrivé depuis… depuis quand, au fait ? Elle ne s’en souvient pas. Sur le chemin, elle pense à Gian Piero, elle est en colère, elle lui en veut de ne pas être là… Je ne suis quand même pas amoureuse d’un homme parce qu’il m’a fait jouir le soir même où je l’ai rencontré ? !

Quelques jours plus tard, dans les vestiaires de sa salle de fitness, elle est nue jusqu’à la taille et va enfiler un soutien de sport, quand elle remarque une femme brune, la quarantaine, debout, qui la regarde avec insistance. Claire est surprise, mais ne se presse pas, et expose sa nudité un instant de plus, très consciente soudain du volume et de la tenue de sa poitrine. La femme déglutit, se passe furtivement la langue sur les lèvres, et détourne les yeux. Le soir, devant le miroir, Claire reste debout longtemps, et murmure « Gian, reviens… »

Il pleut ce matin, et à la caisse du supermarché, dans la file, un couple la dévisage. La femme chuchote à l’oreille de son mari qui rougit. Claire soutient leur regard, et voit la femme se mordre la lèvre. Elle pense « Il a envie de moi et ça la rend dingue… J’ai du mal à y croire ».

Dix jours se sont écoulés depuis la nuit du bac. C’est la fin de l’après-midi. Claire est nue sur son lit, étendue. Ses seins s’étalent paresseusement de part et d’autre de son torse. Un flash de souvenir l’électrise tout à coup, la sensation des mains de Gian Piero qui les enveloppaient, pendant qu’elle le suçait à genoux sur le lit. Et le moment où il avait explosé en inondant sa bouche et son visage.

Elle écarte les cuisses. Elle est trempée. Sa main glisse sur son ventre, caresse la fourrure douce de son sexe, puis ses doigts se faufilent entre ses lèvres humides. Elle se caresse lentement. Alors le souvenir de la langue de Gian Piero en elle revient, brutal, presque intact. Elle comprend avec stupeur qu’elle va jouir, là, tout de suite, sans préambule. Le plaisir monte d’un seul coup, la traverse, la secoue, la fait trembler pendant de longues minutes.

Après, elle sombre dans une douce somnolence, en savourant le contact de ses épaules et de ses fesses avec le drap tiède et un peu rugueux. Quand elle se réveille une heure plus tard, le soir tombe et elle aperçoit les lueurs de la rue à travers les rideaux. Elle se sent bien, en paix et confiante.

Dans la cuisine, elle se prépare un thé vert, un Jejudo coréen qu’elle adore, quand la sonnerie de son téléphone retentit. Appel masqué. Elle bondit, elle hésite, pas longtemps, si c’était lui ?

— Allô ?

Un silence puis une voix de femme, jeune et bien timbrée :

— Claire ? J’ai un message pour vous…

Silence. Claire a du mal à respirer.

— Oui, dites-moi. C’est Gian Piero ? Il est à Bruxelles ? Qui êtes-vous ?…

— Je m’appelle Soo-ah (수아). Je suis, comment dire, son assistante personnelle. Il m’a chargée de vous remettre un paquet. Il est bloqué à l’étranger pour le moment. Je suis à Bruxelles aujourd’hui. Je peux vous le déposer ?

— D’accord. Vous êtes où, là ?

— Pas loin. Je peux être chez vous dans vingt minutes. Je sonnerai deux fois.

Claire sent l’inquiétude l’envahir. Elle essaie d’imaginer Soo-ah. Assistante personnelle ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Très bien. Je vous attends.

La communication se coupe. Claire reste un instant immobile, le téléphone encore contre l’oreille, puis le repose lentement. Dans le miroir de la chambre, elle aperçoit son visage tendu et ce corps qu’elle apprend, jour après jour, à regarder autrement. Elle ne sait pas très bien ce qui l’emporte en elle — l’inquiétude, la jalousie, ou cette brusque montée d’excitation.

Elle file sous la douche, se savonne en vitesse, et s’épile les jambes. Elle passe une robe chemise en lin blanc, fine, légèrement transparente quand la lumière passe au travers. Deux boutons ouverts. Pas de soutien-gorge. Pas de culotte. Elle veut être prête — prête à quoi, elle ne sait pas encore. À recevoir un paquet ? À affronter cette Soo-ah ? À se prouver qu’elle n’a pas peur ?

À 17 h 12, deux coups discrets à la porte.

Claire inspire profondément, se redresse, et ouvre.

Soo-ah

Soo-ah est là, comme elle l’avait imaginée — et pire. Petite, une silhouette élégante, fine mais bien formée, sous un trench beige cintré, et des cheveux noirs lisses jusqu’aux épaules. Des yeux en amande qui captent la lumière. Un sourire doux, mais une assurance qui ne trompe pas. Dans ses mains, un petit paquet kraft mat, noué d’un ruban noir.

— Bonjour, Claire. Je suis Soo-ah.

Sa voix est chaude, veloutée, avec un accent étrange qui fait sonner chaque syllabe.

Claire la dévisage une seconde de trop, cherchant un signe — une marque, un regard de défi qui trahirait plus qu’une simple assistante. Rien d’évident. Juste cette présence magnétique qui la trouble.

— Bonjour… Entrez.

Soo-ah franchit le seuil avec grâce, tend le paquet.

— Voici, de la part de Gian Piero. Il a dit de l’ouvrir quand vous serez seule.

Claire le prend, c’est léger, et quelque chose bouge à l’intérieur.

— Merci. Vous… vous travaillez pour lui depuis longtemps ?

Soo-ah incline légèrement la tête, un sourire discret.

— Il vous expliquera.

Soo-ah s’approche d’un pas, son parfum — jasmin et bois de santal — effleure Claire.

— Il m’a aussi demandé de vous prendre en photo. Devant le miroir.

Claire rougit violemment. Savoir que Soo-ah est au courant de ça… c’est humiliant. Excitant, aussi ?

— De me photographier ?

— Nue. Il a dit que vous étiez très belle, et qu’il voulait des images de vous.

— Mais je ne vous connais pas ! Je ne vais pas me déshabiller devant vous ! Et vous… vous êtes juste son assistante ?

Soo-ah marque une pause, ses yeux ne cillent pas.

— Je suis son assistante. Sa messagère aussi, parfois. Il aime que les choses passent par quelqu’un de confiance. Que dois-je lui dire, que vous avez refusé parce que vous ne me connaissiez pas ?

Claire hésite un instant, le paquet kraft toujours dans ses mains, le ruban noir glissant légèrement sous ses doigts. Le silence s’étire entre elles, chargé, presque palpable. Soo-ah ne bouge pas, ne presse pas, elle attend avec cette patience qui semble faire partie d’elle, comme si elle avait déjà vu ce genre de scène se jouer.

Claire sent son pouls battre dans sa gorge, dans ses tempes, et plus bas aussi, entre ses cuisses où la robe chemise colle déjà un peu à sa peau. Elle ne porte que ce tissu fin qui souligne les formes de son corps sous le regard calme et attentif de Soo-ah.

Elle pourrait refuser. Dire non, poliment mais fermement. Refermer la porte. Garder sa dignité, sa peur, sa colère contre Gian Piero qui joue avec elle. Mais quelque chose la retient.

Elle pose le paquet sur la console de l’entrée, lentement, comme pour gagner du temps.

— Entrez vraiment, dit-elle d’une voix qu’elle voudrait plus assurée. On ne va pas faire ça sur le pas de la porte.

Soo-ah incline légèrement la tête, imperturbable, et avance. Elle referme la porte derrière elle sans un bruit. L’air semble devenir plus dense.

Claire traverse le salon et allume la lampe sur pied, dont la lumière chaude dore les contours de la pièce. Elle s’arrête devant le grand miroir mural et y découvre son reflet : les cheveux encore humides de la douche, la robe entrouverte sur le sillon de sa poitrine, les jambes nues, les ongles vernis de rouge sous la bande de cuir fauve de ses escarpins. Quand elle se retourne, le galbe de ses talons, révélé à chaque pas, ajoute à sa silhouette quelque chose d’offert et de dangereusement troublant.

Elle se retourne vers Soo-ah.

— Il vous a dit quoi exactement ? Mot pour mot, s’il vous plaît.

Soo-ah sort son téléphone de la poche de son trench, le pose sur la table basse sans l’allumer.

— « Demande-lui de marcher lentement, nue, comme si elle était seule. D’ouvrir les épaules. Prends-la de face, de profil, mitraille-la. Pas de filtre, pas de pose. Juste elle, naturelle. »

Claire déglutit. Les yeux lui piquent, mais elle est excitée.

— Et vous… vous faites souvent ça ? Prendre des photos de femmes pour lui ?

Soo-ah hausse imperceptiblement les épaules.

— Je fais ce qu’il me demande. Le mieux possible.

Un silence.

Claire ferme les yeux, respire profondément. Ses seins tendent le lin blanc. Puis, sans un mot, elle défait les boutons de sa robe. Le tissu glisse sur ses épaules, tombe en un tas léger à ses pieds. Elle est nue, elle n’a gardé que ses escarpins, et ses chevilles fines invitent le regard plus haut, sur le galbe de ses jambes. La lumière de la lampe caresse sa peau, épouse la courbe de ses hanches, découpe le triangle plus sombre de son pubis, et expose la forme pleine de sa poitrine.

Elle se tourne vers le miroir, dos à Soo-ah au début. Elle y voit le reflet de ses yeux verts. Elle se redresse, et cambre légèrement les reins. Ses seins pendent naturellement, lourds, magnifiques, comme Gian Piero les a aimés.

Puis elle pivote lentement, défiant Soo-ah.

— Prenez vos photos.

Soo-ah sort un mini Canon dernière génération de son sac. Pas de commentaire. Pas de complicité. Juste une attention froide et précise. Flash discret. Clic. Clic. De face. De trois-quarts. Plusieurs de profil, où la poitrine de Claire remplit l’espace de manière insolente.

Quand c’est fini, Soo-ah range l’appareil.

— Merci. Il sera content. Je vais y aller.

Claire ne bouge pas tout de suite. Nue, immobile, elle sent l’air frais sur sa peau.

— Et maintenant ? demande-t-elle, la voix rauque.

Soo-ah se dirige vers la porte.

— Gian Piero vous contactera. Ah, et Claire…

Elle se retourne, murmure presque :

— Vous êtes encore plus belle qu’il ne le disait.

La porte se referme doucement.

Sitôt seule, Claire s’assied, le petit paquet kraft toujours noué de son ruban noir entre les mains. Elle tire doucement sur le nœud, le papier s’ouvre comme une peau qui se dénude. À l’intérieur, une fiole minuscule en verre sombre, à peine plus grande qu’un doigt, coiffée d’un bouchon d’argent ciselé. Et dessous, plié avec soin, un mot :

« Claire, je reviens bientôt. Essaie ce parfum, il est fait pour toi. J’aimerais que tu t’achètes de la belle lingerie. Quelque chose de vraiment osé, qui te mettra en valeur. Imagine que je suis là. »

Elle dévisse le bouchon de la fiole. Une fragrance monte aussitôt, dense, presque palpable. C’est un mélange subtil de jasmin sambac et d’ylang-ylang, avec une touche de santal et une pointe fumée d’oud, qui évoque le cuir vieilli et les épices oubliées. L’odeur envahit la pièce et fait battre son cœur. Elle referme le flacon, submergée.

Le lendemain au matin, elle sort de chez elle en manteau de laine grise, cintré à la taille, sur une robe-pull toute simple. Dessous, rien. Juste sa peau et l’air qui caresse l’intérieur de ses cuisses et la raie de ses fesses à chaque mouvement.

Dans les Galeries de la Porte Louise, elle entre dans une boutique aux vitrines sombres, éclairée par des spots tamisés : lingerie haut de gamme, pièces en dentelle française, soie italienne, coupes audacieuses. Des mannequins stylisés portent des bodies ajourés, des strings ficelle à peine plus larges qu’un fil, et des soutiens-gorge transparents qui ne servent qu’à mettre en valeur. Claire sent les regards des vendeuses glisser sur elle dès qu’elle entre — curiosité polie d’abord, puis… autre chose.

Elle choisit sans hésiter : un body noir en tulle ultra-fin, résille sur les seins avec juste deux bandes de dentelle pour cacher ce qu’on ne peut montrer, un string ficelle assorti, si minimal qu’il disparaît entre les fesses, et enfin un ensemble push-up en satin bleu et blanc qu’elle veut essayer, sachant pourtant qu’aucun soutien de ce genre ne peut contenir le volume naturel de sa poitrine.

Dans la cabine spacieuse, miroirs sur trois côtés, lumière chaude et flatteuse, elle laisse tomber le manteau, puis la robe. Nue, elle ouvre les épaules, pour Gian Piero. Les larges aréoles brun clair de ses seins rétrécissent à l’idée qu’on pourrait la voir. Elle les soulève légèrement, les laisse retomber avec un frisson. La goutte de parfum dont elle a humecté ses poignets embaume la cabine d’essayage.

Le rideau s’entrouvre sans bruit. Une jeune vendeuse — vingt-cinq, vingt-huit ans peut-être, cheveux courts teints en cendre, un petit tatouage d’oiseau sur la clavicule — entre avec une autre taille de body dans les mains.

— Je vous apporte le 95F au cas où… Oh.

Elle s’arrête net. Ses yeux enveloppent le corps nu de Claire, et s’y attardent une seconde de trop. Elle rougit, bredouille :

— Pardon, je… je reviens tout de suite.

Elle ressort précipitamment. À travers le rideau mal tiré, Claire entend le chuchotement étouffé :

— Putain, tu devrais la voir… Elle a peut-être 35 ans. Elle est incroyablement bien foutue. Je tuerais pour être comme elle. Et son cul, ses jambes… c’est injuste, franchement.

L’autre vendeuse laisse échapper un rire un peu gêné. Claire sent une chaleur dans son ventre. Elle n’a pas honte. Pas vraiment. Au contraire : elle se sent nouvelle, et se sait observée. Elle enfile le body noir en premier. La résille embrasse ses seins sans les contenir, les tétons pointent à travers le tissu fin comme des invitations. Le string ficelle disparaît entre ses fesses rondes, ne laisse qu’un triangle de tissu discret sur le pubis. Elle se tourne de profil devant le miroir principal, elle imagine Gian Piero derrière elle, les mains sur ses hanches, et son ventre se serre, humide.

Elle choisit l’ensemble le plus osé : le body résille noir et le string ficelle. Elle le garde sur elle, glisse la robe-pull par-dessus, puis le manteau. Pas de soutien-gorge, pas de culotte en dessous — juste cette dentelle arachnéenne qui caresse sa peau à chaque pas. Le souvenir du sexe de Gian Piero érigé devant son visage lui apparaît soudain dans un flash, et elle se met à respirer plus vite…

Dans le tramway du retour, assise près de la vitre, elle est consciente de tout. Les passagers autour d’elle ne savent rien, mais elle, elle sait : sous la laine sage, son corps est offert, paré pour lui, trempé d’anticipation.

Elle ferme les yeux, appuie la tête contre la vitre froide, et murmure pour elle seule :

— Je veux que tu reviennes…

Un murmure à peine audible, avalé par le ronronnement du tram et le brouhaha discret des conversations.

Bruxelles défile — vitrines illuminées, silhouettes pressées sous la pluie fine de mars — et pour la première fois depuis longtemps, Claire se sent vivante. Dangereusement vivante. Comme si son corps, enfin réveillé, refusait de se rendormir.

Claire renonce

Deux mois ont passé depuis la visite de Soo-ah. Aucune nouvelle. Le silence est total, impitoyable.

Au début, Claire a accepté l’absence comme une épreuve, un défi, qui pouvait la faire évoluer, et qui la rendrait encore plus désirable lorsqu’elle reverrait Gian Piero.

Ces jours-ci, elle oscille entre le désespoir et la tristesse. Elle se présente encore au miroir, droite, épaules ouvertes, les seins nus. Mais elle n’y croit plus vraiment. Tout ça n’a été qu’un jeu d’un soir, une parenthèse d’espoir refermée maintenant.

Et un vendredi soir, elle retourne à la Tourelle.

Peut-être la fatigue de lutter contre le vide. Peut-être l’envie inconsciente de se prouver qu’elle peut encore plaire, exister pour un autre regard que le sien. Ou simplement pour revoir ce lieu où tout avait commencé. Il fait clair plus tard, on est en mai, et le printemps s’installe vraiment.

Il est 19 h. La lumière est dorée, les conversations feutrées, une odeur de café et de bois ciré.

Et il est là. L’homme qui l’avait abordée deux mois plus tôt. À la même table.

Il lève les yeux, la reconnaît instantanément. Un sourire immédiat, presque soulagé, éclaire son visage. Il se lève, traverse la salle sans hésiter.

— Bonsoir. Je m’appelle Julien. On s’est croisés ici il y a quelque temps. Vous vous souvenez ?

Sa voix est posée, chaleureuse, sans forcer. Il a l’air sincèrement content de la revoir.

Claire hoche la tête, un peu surprise par la douceur de ce moment ordinaire.

— Oui… je crois.

Il a trente ans, peut-être un peu plus, les traits réguliers, des cheveux courts poivre et sel, un regard franc sans être agressif. Il lui propose un verre. Elle accepte. Pourquoi pas ? pense-t-elle. Ça ou autre chose…

Ils parlent. Il est consultant pour une grosse boîte, voyage beaucoup, célibataire. Il rit facilement, pose des questions sans insistance. Claire se surprend à sourire, et à parler d’elle. Pour la première fois depuis longtemps, Gian Piero n’est plus à l’avant-plan.

Et quand, plus tard, il propose de la raccompagner, elle accepte.

Chez elle, ils se rapprochent. Un verre de vin, puis un autre. La lumière tamisée du salon. Il est clair que Julien la désire. Les regards, les frôlements, le ton de sa voix. Il s’approche d’elle, l’embrasse doucement d’abord, et Claire se laisse faire, en pilote automatique.

Ses mains d’homme déboutonnent son chemisier, s’insinuent sous la dentelle fine du body résille qu’elle porte encore parfois « pour elle », vraiment ? Il lui murmure qu’elle est superbe, et lui confie que l’image qu’il a gardée de sa poitrine depuis leur première rencontre à la Tourelle l’obsède, et qu’il se masturbe régulièrement en l’imaginant. Elle le laisse prendre ses seins en main, et il les masse, les soupèse, puis commence à les lécher. Bizarrement, elle ne ressent pas grand-chose. Elle sent le sexe dur de l’homme contre sa cuisse à travers le pantalon.

Julien l’attire vers la chambre. Vêtements qui tombent en cascade désordonnée. Il est déjà nu, excité, et il enfile un préservatif sur son sexe en érection. Claire s’allonge sur le dos, cuisses ouvertes, le body remonté sur la taille, le string ficelle écarté sur le côté. Il se place au-dessus d’elle, frotte son gland contre ses lèvres humides. Elle ferme les yeux, un peu saoule… et se prépare à la sensation de ce sexe d’homme qui va la pénétrer, mais soudain, un mur invisible, mais net. Son corps ne veut pas. Pas de panique, pas de dégoût, juste… un refus, net, clair, qui la réveille.

— Attends… murmure-t-elle, en se redressant.

Julien s’arrête, surpris.

— Je… je ne peux pas. Je suis désolée.

Il recule, choqué, puis la regarde, incrédule. Puis vexé. Très vexé.

— Sérieux ? Tu me laisses t’embrasser, tu te déshabilles, tu te couches et là tu me dis non ?

— Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas toi. Vraiment. Je ne peux pas, c’est tout.

D’un coup, frustré, il arrache le condom, le jette par terre rageusement, et attrape son boxer et son pantalon, qu’il enfile dans un silence dépité. Claire reste assise sur le lit, nue, les mains posées sur le matelas, étrangement calme.

— T’es complètement tarée, tu sais ça ? lâche-t-il en enfilant sa chemise.

La porte de la maison claque, et elle l’entend sortir.

La voiture

Claire se lève, et va à la fenêtre. Elle le voit sortir, traverser la rue d’un pas furieux, monter dans sa petite Audi grise et démarrer en trombe. Elle reste là, immobile, devant la vitre froide.

Et c’est alors qu’elle remarque la voiture. Garée de l’autre côté de la rue, sous le réverbère. La vieille Saab vert sombre de Gian Piero, celle qu’il conduisait la nuit du Chalet Robinson.

Son cœur explose dans sa poitrine. Un choc physique, violent. Les jambes tremblantes, elle recule d’un pas, puis d’un autre. Non. C’est impossible. Pas juste maintenant. Pas quand un homme sort de chez elle.

Pourtant la voiture est là. Immobile. Moteur éteint. Quelqu’un à l’intérieur ? Elle n’arrive pas à distinguer à travers les vitres sombres.

Claire enfile le vieux peignoir en polaire qui traîne sur une chaise, et pieds nus, elle descend l’escalier quatre à quatre, elle traverse l’entrée et ouvre la porte de la maison d’un seul coup. L’air frais de la nuit lui coupe le souffle.

Elle traverse la rue en trois enjambées, le peignoir flotte sur ses jambes nues. Et elle frappe du plat de la main sur la vitre côté conducteur.

La vitre descend lentement, avec ce ronronnement électrique discret.

Il est là. Gian Piero. Cheveux un peu plus longs, une barbe de trois jours, le même regard noir, intense, qui l’avait transpercée la première fois. Il ne sourit pas. Il la regarde.

— Claire… sa voix est basse et rauque.

Elle reste figée, le peignoir ouvert sur sa poitrine, pieds nus sur le bitume, incapable de parler. Les larmes montent sans qu’elle puisse les retenir.

— Tu… tu étais là ce soir ?

Il acquiesce en silence.

— Oui, je vous ai vu entrer.

Le silence est dense. La rue est déserte. Seuls le bruit lointain d’une sirène et le souffle saccadé de Claire.

— Je t’ai attendu, tout ce temps.

Les yeux de Gian Piero la parcourent : le peignoir entrouvert, sa poitrine haletante, ses jambes nues…

— Je crois que j’arrive trop tard…

Sa voix est calme, presque douce, timbrée. Il me regarde toujours, ses yeux descendent sur mon peignoir entrouvert, sur ma poitrine qui se soulève trop vite, sur mes jambes nues qui tremblent.

Je sens quelque chose se casser en moi.

Les sanglots montent d’un coup, violents, incontrôlables. Je plaque une main sur ma bouche pour essayer de les retenir, mais ça ne sert à rien. Les larmes coulent, chaudes, salées, et je tremble tellement que je dois m’appuyer sur le toit de la voiture.

— Pourquoi… pourquoi tu dis ça ? je hurle presque, la voix cassée. Pourquoi ? Pourquoi tu n’es pas venu avant ? Deux mois ! Deux mois où j’ai attendu comme une conne, où je me suis regardée dans le miroir tous les soirs, où j’ai fait tout ce que tu voulais, même si tu n’étais pas là ! J’ai porté ton parfum, j’ai acheté cette putain de lingerie, j’ai… j’ai pensé à toi chaque jour !

Je frappe le toit de la voiture du plat de la main, fort, ça fait un bruit sourd. Mes phalanges me font mal, mais je m’en fous.

— Et toi ? Tu étais où ? Tu m’as envoyé ta petite Soo-ah avec son paquet et ses photos, et après ? Rien ! Silence radio ! Tu m’as laissée seule avec… avec tout ça dans la tête, dans le corps ! Tu sais ce que ça fait, de se réveiller chaque matin en se demandant si aujourd’hui tu vas appeler ? Si tu vas réapparaître ? Tu sais ce que ça fait de se caresser en pensant à toi et de pleurer après parce que tu n’es pas là ?

Je pleure tellement que je respire par saccades, le nez qui coule, la gorge qui brûle. Je m’essuie le visage avec la manche du peignoir, mais ça ne change rien. Je suis en colère, mais ma colère et mes larmes me libèrent.

— Et ce soir… ce soir j’ai laissé ce type monter chez moi, parce que je me disais : à quoi bon ? ! Parce que je me disais que tu ne reviendrais pas, que ça avait été un one-shot pour toi, et qu’il fallait bien continuer à vivre !

— Tu as couché avec lui ?

— À ton avis ?

— Je ne sais pas, Claire. C’est ta vie, c’est à toi de me dire…

Mes larmes jaillissent, je suis presque nue, au milieu de ma rue, tout le monde peut me voir mais je m’en fous, je crie, en colère.

— NON ! Je n’ai pas pu ! Mon corps a dit non. Parce que c’est toi. Et personne d’autre. Même maintenant. Qu’est-ce que tu m’as fait ?

Je me penche dans la vitre ouverte, mes avant-bras sur le rebord, mes seins touchent le métal froid de la portière. Je le fixe dans les yeux, furieuse et en larmes. Je crie :

— Réponds-moi ! Tu vas juste repartir et me laisser là ? Avec mon besoin et ma peur, et mes souvenirs ?

Ma voix se brise sur les derniers mots.

— Pourquoi tu n’es pas venu avant ? Pourquoi tu me fais ça ? Je ne suis rien pour toi ?

Il me regarde immobile, sans ciller. Son visage est impassible, mais imperceptiblement tendu.

— Entrons chez toi, Claire, dit-il enfin, toujours aussi calme. Je vais te répondre. Mais pas ici, dans la rue.

Il sort de la voiture, il me prend par le bras et m’emmène vers la porte de ma maison. Et je vais avec lui, je m’abandonne à sa force et à cette bienveillance dont je le sais capable. Il ferme la porte et m’entraîne vers le divan, il s’assied avec moi, puis se relève et va faire couler un verre d’eau qu’il me tend avec gentillesse.

Il inspire lentement, expire par le nez. Et je commence à respirer normalement.

— Je n’ai pas pu venir plus tôt, Claire. C’est une situation complexe, que je t’expliquerai. Est-ce qu’il est trop tard pour toi ?

Le silence. Juste nos respirations, la mienne hachée, la sienne contrôlée.

— Qu’est-ce que je suis pour toi, Gian ? Je veux savoir.

Il tend la main vers moi, paume ouverte, sans rien dire.

Je la regarde. Puis, toujours en pleurant, je la prends.

— Je veux que tu sois à moi, Claire, une femme, une maîtresse et une alliée, je veux que tu vives pour moi, et avec moi.

L’amour

Je le regarde, et je sens mon corps se réveiller après ces deux mois de sommeil forcé. Je cherche le sens exact de ces mots — « à moi », « vivre pour moi, et avec moi… » — mais mon cerveau patine, trop d’informations à la fois. Je n’ai pas besoin de comprendre chaque syllabe. Mon corps dit oui avant que ma bouche ne puisse répondre.

— Je veux être à toi, Gian, je veux être tienne, ma voix est encore cassée par les sanglots de tout à l’heure. Mes mots sortent tout seuls, comme une reddition que j’attendais depuis toujours.

Il me regarde en silence un instant, son visage est détendu. Il enlève son pull en le faisant passer par-dessus sa tête. Il sort un préservatif de la poche de son jeans, et déchire l’emballage avec ses dents. Le jeans glisse le long de ses cuisses dans un seul mouvement, et le tissu tombe en tas à ses pieds.

Il déroule le condom autour de la colonne de son sexe, déjà dressé, massif, long, vertical.

Son corps est mince, bien découplé : épaules larges et ventre plat, avec une ligne de poils noirs qui descend du nombril jusqu’au sexe. Une cicatrice fine barre sa hanche gauche — souvenir d’une vie qui n’a pas toujours été douce. Sa peau porte encore l’odeur lointaine du voyage, un mélange de santal, de sueur propre et de métal d’avion.

Il me prend par les poignets et m’attire contre lui. Je brûle. Ses paumes parcourent mes épaules en chassant le peignoir vers le sol d’un geste fluide. Il me plaque contre lui, empoigne mes fesses nues et me soulève d’un seul mouvement, comme si je ne pesais rien. Il passe ses avant-bras sous mes cuisses, l’un après l’autre, et je m’accroche à ses épaules. Je le sens dur contre mon ventre, et mon corps répond instantanément, je suis humide et chaude, déjà prête à le recevoir, et je gémis — un son bas, presque plaintif.

Sa bouche me cherche, et ma langue se fond à la sienne. Je sens son gland dur qui cherche son chemin dans mon ventre, qui le trouve, et qui me pénètre d’une poussée lente et puissante. C’est une sensation que je n’ai jamais connue, mon ex-mari n’avait ni ce désir de moi, ni cette force. Il se retire presque entièrement et s’enfonce de nouveau au plus profond de moi, avant de recommencer, encore et encore. Son sexe me remplit, lubrifié à chaque coup de reins. Je lui souffle dans l’oreille « Gian, Gian… » Mes seins s’écrasent contre son torse à chaque va-et-vient. Mes jambes se resserrent autour de lui, et mes talons s’enfoncent dans ses reins.

Le bruit humide de nos corps dans la pièce, le son de son bas-ventre qui claque contre mes fesses. Je me tends autour de lui. Je suis trempée, au bord. Je crie.

En quelques pas, il me porte jusqu’à la grande table du living — celle sur laquelle je pose mes dossiers, mes tasses et mes factures. Il m’y dépose, encore en moi. Je m’accroche au bord de la table, les bras au-dessus de ma tête, les jambes écartées. Je le vois au-dessus de moi, je le veux de toute ma chair. Je ferme les yeux.

Il empoigne mes cuisses et les coups de reins reprennent, plus violents maintenant. Mes seins ondulent lourdement, au rythme de ses coups de boutoir, les mamelons durs et érigés. La table grince sous nous, elle est froide contre mon dos, mais je m’en fous. Il pose une main sur ma gorge, et mon pouls s’affole.

— Regarde-moi.

J’ouvre les yeux. Les siens sont noirs, intenses. Je plonge dedans et je me perds. Il accélère encore. Je me cambre violemment, et je crie, je crie mon plaisir, et mon désir d’être sienne, de me soumettre à sa volonté…

L’orgasme me soulève brutalement quand je sens son sexe exploser en longues giclées qui déforment le condom, pendant qu’une chaleur humide coule dans la raie de mes fesses.

Le bruit de nos souffles dans la pièce, moi haletante, le sien profond et plus lent…

Je tremble. Il caresse mes cheveux humides de sueur. Il parle d’une voix basse.

— Tu es à moi. Enfin.

Je hoche la tête, fatiguée mais comblée.

— Je suis à toi depuis la première nuit…

Il me porte jusqu’au lit, et je sombre doucement dans le néant, une main sur son cœur, comme pour m’assurer qu’il ne va plus disparaître.

Quand le matin me réveille, pâle et doux, je suis encore lovée contre lui, mes seins pressés contre son flanc. Je le regarde dormir : ses traits détendus, sa barbe de trois jours, cette cicatrice discrète sur la pommette que je n’avais jamais remarquée avant. Je pose mes lèvres sur son épaule, très doucement.

Il frémit et ouvre les yeux. Nous restons silencieux, nus sous le drap. Enfin, je lui demande tout bas :

— Pourquoi as-tu disparu, Gian ?

Il me regarde, soupire et reste sans rien dire. Je sens sa main chaude sur ma hanche, et j’attends, j’ai le temps maintenant. Il finit par parler, d’une voix basse et mesurée :

— J’ai pas mal bourlingué ces vingt dernières années, et j’ai essayé pas mal de choses avant de trouver ma voie. Silence. J’ai toujours aimé les femmes. Certaines femmes. Les écouter, les regarder vivre, danser avec elles, les caresser, parfois leur faire l’amour. Et un jour, je me suis rendu compte de l’impact décisif que je pouvais avoir parfois, de la façon dont je pouvais avoir une forte influence positive sur la vie de certaines. C’était une révélation, que j’ai mis du temps à assimiler, mais quand j’ai pris conscience que ça me stimulait, et que j’ai vu clairement le bien que je pouvais faire… je me suis senti à ma place, et j’ai continué.

Il me regarde, comme pour évaluer le poids de ses mots sur moi. Je retiens mon souffle, mais je me tais. Je ne sais pas à quoi m’attendre, mais je crains le pire…

— J’aide des femmes. Des femmes qui se sont coupées d’elles-mêmes, de leur désir, sans même s’en rendre compte. Je les aide à revenir. À se retrouver entières.

Il me regarde, pour voir si je comprends, ou si je vais fuir.

— Ça implique d’entrer dans leur intimité. Avec leur accord, et celui de leur mari, quand il y en a un. Parfois ça va jusqu’au corps. Il faut que j’en aie envie, moi aussi — sinon ça ne marche pas.

— Et… c’est un métier ? On te paie pour ça ?

— Très bien payé, oui.

Je me redresse, je sors du lit.

— C’était trop beau. Bon. On va arrêter là.

Nue au milieu de la chambre, mes sanglots montent, incontrôlables, je ne sais plus où me mettre, ma poitrine se soulève trop vite, je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mon corps, de moi. Et je pleure, comme une enfant qui voit son rêve s’effondrer. Je crie.

— Tu voulais que je te paye, aussi ?

Il se lève, comme mu par un ressort, et s’avance vers moi. Je recule.

— Ne me touche pas !

Il ne fait pas un geste, il me regarde. Intensément. Je suis sur un fil, les larmes coulent sur ma poitrine.

— Claire.

— Quoi ? !

— Claire ?

— Quoi ? Qu’est-ce que tu veux de moi ?

— Je t’aime.

Les mots semblent sortir de nulle part, ils n’ont pas de sens.

— Je te veux, depuis le premier soir. Je t’aime, Claire.

— Mais Gian… !

— Ce que je fais — mon travail — n’a rien à voir avec toi. Je t’en prie, calme-toi et viens près de moi.

Encore une fois, je suis dépassée, débordée. Je suis choquée, tout ce que je crois savoir se bouscule en moi, mais il me regarde, et je le sens, au-delà des mots. Il me veut vraiment. J’ai peur, tout ce qu’il me dit est tellement nouveau. Il me prend par la main et je le laisse faire. On s’assied sur le bord du lit.

— J’étais aux Émirats pour une jeune femme. Trop seule, trop malheureuse pour tout ce qu’elle avait. J’ai réussi — mieux que je n’aurais dû. Elle s’est attachée à moi. Son oncle m’a retenu, mon passeport confisqué, pour me forcer à revenir la voir une dernière fois.

Sa main reste dans la mienne, immobile.

— Soo-ah est venue me chercher. Elle est là-bas, en garantie de ma parole.

Mes sanglots se sont calmés, mais je respire encore par à-coups, comme une petite enfant après un énorme chagrin.

— Et tu vas repartir ?

— Ce soir. Trois jours, pas plus.

Je me sens vide. Je demande d’une voix lasse.

— Et Soo-ah… c’est juste ton assistante ?

Il sourit légèrement, presque tendrement.

— Non. Pas seulement. Il y a huit ans, en Corée, c’était une adolescente, et elle s’est trouvée dans une situation très dangereuse — une dette familiale, des mafieux prêts à la vendre. Je l’ai sortie de là. Je l’ai emmenée, protégée, je lui ai appris les codes du monde dans lequel je vis, et j’ai payé ses études. Elle est intelligente, capable et décidée. Et elle a choisi de rester avec moi et de travailler à mes côtés.

— Tu vas la chercher là-bas ?

— Oui. Nous reviendrons ensemble dans trois jours.

Un silence. Ma voix se casse. Je regarde mes genoux.

— Et nous deux dans tout ça ?

Il me prend le menton et me force doucement à lever les yeux. Il me voit, j’ai l’impression qu’il « sent » mon chagrin et mes doutes.

— Toi, tu es celle que je cherche depuis si longtemps… Sa voix s’altère, le temps d’un souffle. Je n’espérais plus te rencontrer un jour. Je craignais que tu ne m’aies pas attendu, et quand j’ai vu cet homme sortir de chez toi, j’ai pensé que j’arrivais trop tard. Regarde-moi ?

D’abord mon esprit vacille, et puis sa présence, son regard, sa voix — quoi d’autre ? — emportent mes doutes et ma tristesse comme le vent emporte les feuilles.

— Je serai de retour dans trois jours, dimanche au plus tard. J’aurai trois semaines de libre : tu veux voyager avec moi ? Ce serait possible, avec ton travail ?

Je ferme les yeux. Est-ce que je veux ça ? Je l’ai attendu, espéré, désespérée, pendant deux mois et il est là devant moi… OUI, bien sûr ! Mais j’ai peur, c’est si nouveau. Je vais devoir le partager ? Avec Soo-ah ? Avec d’autres ? Est-ce que je vais le supporter ?

— Juste toi et moi ?

— La plupart du temps, oui. Viens, lève-toi, je nous fais un café, mais viens d’abord dans mes bras.

Il se lève d’un mouvement fluide et m’attire contre lui, ses bras m’entourent, nous sommes enlacés, nus, debout dans la lumière du matin.

Je me sens pleine de sa présence, de son odeur, nous respirons ensemble dans le silence, je voudrais que ça ne s’arrête jamais.

— Si tu acceptes, nous irons à Rome. C’est une ville superbe à cette époque de l’année, et il y a notamment un petit restaurant que je veux te faire connaître : Osteria da Fortunata, près de Campo de’ Fiori. Et après, on va où tu veux, c’est toi qui décides.

Je souris en coin — et pourtant à l’intérieur de moi, un vrai sourire, pour la première fois depuis deux mois.

— Je vais y réfléchir, mais pourquoi pas…

Il me regarde… il sait que je n’ai aucun besoin d’y réfléchir…

Le café fume sur la table, son odeur emplit la pièce.

Dans ma petite sono JBL, la voix d’Al Green danse sur Take Me To The River pendant que je mets la table du petit déjeuner : baguette, fromage, jambon, beurre et confiture de framboise.

Le moment est calme, presque irréel, j’essaie d’avoir l’air détaché. Je le contemple pendant qu’il déjeune, j’ai du mal à réaliser qu’il est enfin là pour moi, avec moi.

Nous mangeons presque en silence, mais ce silence n’a plus rien de celui de ce matin. Il pose sa main sur la mienne, et je la regarde.

— Ton numéro, je n’ai même pas ton numéro, Gian. Comment veux-tu que j’accepte de venir à Rome si je ne peux même pas t’écrire ?

Il sourit, sort son téléphone de la poche de son jeans posé sur la chaise, me le tend.

— Note-moi ton numéro ?

Je tape mon nom sous mes propres yeux, mon numéro, et j’appelle mon téléphone, qui se met à sonner.

— Voilà. Maintenant tu peux m’écrire, à n’importe quelle heure.

— Et toi tu répondras ?

— Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ! Bien sûr…

Le café refroidit dans les tasses, mais ni l’un ni l’autre ne semble vouloir quitter la table.

Quand il se lève enfin pour s’habiller, je le suis dans la chambre. Il enfile son pull et son jeans, et m’attire dans ses bras. Je passe mes bras autour de son cou, et il écrase tendrement mon corps nu contre lui. Je presse ma joue contre son torse, je respire son odeur, je voudrais me fondre en lui.

— Trois jours, Claire… je serai là dimanche.

Je parviens enfin à me détacher de lui et je le repousse doucement. Il sort. De la fenêtre, je vois la Saab démarrer dans la rue encore endormie.

Je me sens pleine d’une énergie nouvelle, et je compose le numéro de Léa. Je souris.