

Les Larmes de Frida
Frida
Soo-ah termine sa queue de cheval devant le miroir. Elle croise le regard de Frida dans le reflet.
— Frida… je t'écoute. Tu sais déjà ce que je vais te répondre. Mais dis-moi quand même exactement ce que tu veux.
— Est-ce que je suis tellement prévisible ? Je t'aime, Soo-ah. Ça fait deux ans que je te vois, et que je suis avec toi. Tu es la femme de ma vie. Je ne peux pas faire semblant que ça n'existe pas.
Soo-ah se retourne sur la chaise pour faire face à Frida.
— Tu n'es pas prévisible. Mais on en a déjà parlé plusieurs fois. Je te connais. Je sais ce que tu ressens.
Elle la regarde sans ciller.
— Je t'aime aussi. Vraiment. Ces deux années avec toi sont belles, précieuses. Tu me fais rire, tu me fais du bien. Mais tu le sais depuis le début… Gian passe avant. Toujours. Ça ne changera pas. C'est moi, tout simplement.
Sa main effleure doucement la joue de Frida.
— Qu'est-ce que tu veux exactement ?
— Je ne comprends pas. Comment ça, il passe avant ? Tu ne m'as jamais vraiment expliqué ce qu'il est pour toi. Dès qu'il a besoin de toi, c'est comme si je n'existais plus.
Soo-ah se lève, prend le visage de Frida entre ses mains, essuie ses larmes.
— Ne pleure pas. Ça me fait mal de te voir comme ça.
Elle pose son front contre le sien, puis recule pour la regarder.
— Gian Piero est mon Oppa. Il m'a sauvée à seize ans. Il m'a tout donné — une vie, une éducation, une sécurité que je n'aurais jamais eue. Mais ce n'est pas seulement une dette. Je suis sa Nae saram. Je lui appartiens, entièrement. Et ça ne changera jamais.
Sa voix est ferme, douce, sans colère.
— Tu comptes pour moi, Frida. Et si tu décides que nous deux ce n'est plus possible, je serai triste… Mais lui passe avant. Toujours. Parce que je ne peux pas être autrement.
— Je ne parviens pas à t'imaginer dans ses bras. Penser qu'il te pénètre, qu'il met ses mains et sa bouche sur toi — je ne parviens pas à l'accepter.
— Je sais. Je vois à quel point ça te fait mal.
Soo-ah caresse lentement les joues de Frida, essuie ses larmes.
— Oui. Il me pénètre quand il le veut, s'il le veut. Ça n'arrive pas souvent, et ça n'a pas beaucoup d'importance pour lui, il m'aime mais je ne suis pas la femme qu'il cherche. Et quand il l'aura trouvée, ça ne changera rien. Je ne peux pas te promettre que ça n'arrivera plus. Mais toi aussi tu fais partie de moi. Autrement.
Elle pose un baiser très léger sur le front de Frida, puis la regarde.
— Est-ce que tu peux vivre avec ça ? Ou est-ce que ça va te détruire à petit feu ?
— Est-ce que ça durera toujours ? Il mourra peut-être un jour.
— Non. Même ce jour-là, ce lien ne disparaîtra pas. Il fait partie de qui je suis.
Quelque chose passe dans sa voix, à peine perceptible.
— Je veux continuer à te voir. Mais seulement si tu peux accepter ce que je suis. Est-ce que tu peux ? Ou est-ce que ça va finir par te briser ?
Frida ne répond pas tout de suite. Ses larmes coulent en silence.
— J'ai beaucoup de chagrin. Je suis désespérée. Je ne veux pas te perdre.
Elle pleure, ses yeux brillent.
Soo-ah la serre contre elle, sent les larmes de Frida contre son cou. Elle relève son visage et l'embrasse lentement, longuement. Puis murmure contre sa bouche.
— Viens.
Elle la prend par la main vers le futon, s'agenouille devant elle, déboutonne son chemisier, ses doigts effleurant sa peau. Ses yeux dans les siens.
— Rien que nous deux. Dis-moi ce dont tu as besoin.
Ses mains glissent sur le corps de Frida, caressant ses seins, sa taille, ses hanches. Elle l'embrasse dans le cou, descend lentement.
Elle fait glisser le chemisier sur les épaules de Frida. Frida ferme les yeux comme on s'abandonne. Soo-ah sourit, elle la connaît tellement bien.
Elle se penche, et ses lèvres trouvent un mamelon, le tirent doucement. Frida respire plus fort. La queue de cheval glisse sur son épaule, et elle frissonne — Soo-ah sait ces choses-là, ce qui la fait trembler, ce qui la fait fondre.
— J'ai tellement envie de toi. Je n'ai jamais ressenti ça avec une autre femme. Aide-moi à enlever mon short.
Soo-ah approche sa bouche de la sienne sans tout à fait l'embrasser. Ses mains descendent jusqu'à sa taille, font glisser le short le long des hanches, des cuisses qu'elle aime tant. Elle prend le temps. Avec Frida elle prend toujours le temps.
— Tu es la première femme qui ne me demande pas de me raser. Quand ta bouche me fait jouir, j'ai envie de hurler.
— Tu es belle comme ça. Je ne vois pas pourquoi tu te raserais.
Ce n'est pas une politesse. Soo-ah aime cette femme exactement comme elle est — sa peau du Nord, sa toison, sa manière de pleurer pendant l'amour.
Elle retire la culotte. S'installe. Sa bouche trouve ce qu'elle cherche et s'y attarde, lente et précise. Frida gémit. Soo-ah écoute — elle reconnaît ce gémissement-là, celui qui annonce que Frida va se laisser aller longtemps. Ses doigts entrent en elle doucement.
— Crie si tu en as envie. Je veux t'entendre.
— Soo-ah… tu me rends folle. Quand pourrons-nous partir quelques jours ensemble ?
Soo-ah relève la tête. Frida est à elle complètement, là, maintenant — et c'est dans ce moment-là qu'elle pose la question. Soo-ah comprend pourquoi.
— J'adorerais ça. Juste nous deux.
Une seconde de silence.
— Mais il faut trouver un moment où Gian Piero n'a pas besoin de moi, je lui demanderai ce soir.
Frida ferme les yeux. Soo-ah ne s'excuse pas. Elle caresse son corps, l'embrasse profondément, sa cuisse glissée entre les siennes pour ramener Frida ici, dans cette chambre, dans ce qui est en train de se passer.
— Laisse-toi aller.
Elle redescend. Sa bouche reprend, plus présente, plus tendre encore… et Frida gémit.
Le lendemain
Le café est petit, près de la place Flagey. Frida est arrivée la première, elle a choisi une table au fond, dos au mur. Quand Soo-ah entre, elle lève à peine les yeux. Soo-ah s'assied en face d'elle, retire son écharpe, commande un thé sans regarder la carte.
Frida ne sait pas comment commencer. Elle a répété trois phrases dans le tram et aucune ne tient maintenant qu'elle a Soo-ah devant elle, calme, attentive, exactement la même qu'hier soir.
— Je voulais te demander…
Sa voix se brise, elle reprend.
— Est-ce que tu veux bien venir dormir chez moi ce soir ?
Elle baisse les yeux sur sa tasse.
— Je ne sais pas si tu veux encore de moi.
Soo-ah pose sa main sur la sienne sur la table. Elle ne dit rien tout de suite. Elle attend que Frida lève les yeux.
— Frida.
Frida lève les yeux.
— Bien sûr que je viens.
Frida regarde la main de Soo-ah sur la sienne. Elle a envie de pleurer, encore, mais pas pour les mêmes raisons. Elle reprend sa respiration. Soo-ah ne retire pas sa main.
— Hier j'ai cru que tu allais me dire que c'était fini. Toute la nuit j'ai pensé à ça, même quand on… même après. Je n'arrivais pas à m'enlever ça de la tête.
— Ce n'est pas fini, Frida.
Soo-ah dit ça simplement, comme on dit l'heure.
— J'ai parlé avec Gian Piero ce matin. J'ai des choses à te dire.
Frida se redresse un peu. Elle ne sait pas si c'est bon ou mauvais. Avec Soo-ah elle ne sait jamais d'avance.
— Quoi ?
— D'abord — il n'a pas besoin de moi le week-end prochain. On peut partir trois jours. La côte, si tu veux. Il a un appartement à La Panne.
Frida ouvre la bouche, la referme.
— Trois jours.
— Trois jours.
— Toutes les deux.
— Juste nous deux.
Frida regarde par la fenêtre. Il fait gris dehors, on devine le froid. Elle pense au vent sur la plage, aux gaufres, à pouvoir dormir avec Soo-ah trois nuits de suite. Elle pense aussi que c'est Gian qui a dit oui. C'est lui qui a permis. Mais elle ne dit rien là-dessus.
— Et l'autre chose ?
Soo-ah hésite à peine.
— Je t'en parle ce soir. Pas ici.
Le soir
Soo-ah attache son vélo à la grille en bas et lève les yeux vers la façade. Le septième étage est allumé. Elle monte à pied — elle ne prend jamais l'ascenseur quand elle peut éviter.
Frida ouvre la porte avant qu'elle ait sonné. Elle est pieds nus, un pantalon en velours côtelé crème qui tombe large sur ses chevilles, un pull en cachemire trop grand qui glisse sur une épaule. Ses cheveux blonds sont encore humides.
— Tu as les joues rouges.
— Il fait froid.
— J'espère que tu n'as pas mangé.
Soo-ah sourit. C'est exactement le genre de phrase qu'elle aime entendre.
— Non.
Elle entre. Retire la doudoune, l'écharpe, les bottines. Défait son chignon — les cheveux noirs lui tombent sur les épaules. Dessous, un pull col rond en laine fine, ardoise, un débardeur qu'on devine en transparence quand elle lève les bras. Elle est mince, silhouette élégante, là où Frida est un modèle de Renoir.
L'appartement sent le citron et l'aneth. Derrière la grande baie vitrée, le parc de Forest descend dans le gris. Sur la table basse, Frida a posé deux assiettes, du saumon fumé, des pommes de terre tièdes, de la crème, du citron. Deux verres. Une bouteille de vin blanc dans un seau. Une bougie.
Soo-ah regarde tout ça un instant sans rien dire.
— Det er vakkert, murmure Frida. C'est joli.
Puis, en français, lentement :
— Je t'ai fait à manger.
Elle bute sur le manger, rit toute seule.
— J'apprends. C'est très difficile, le français.
Soo-ah s'assied sur le tapis devant la table basse. Elle a l'air chez elle.
— Tu apprends bien.
— Menteuse.
Frida lui sert un verre de vin et s'assied en face d'elle, les jambes repliées sous elle. Dehors, la nuit tombe sur le parc. Elles mangent un moment sans parler. Frida pose une question sur la journée de Soo-ah, Soo-ah répond brièvement. Le saumon est bon. Frida se détend, un peu.
Puis elle pose son verre.
— Tu m'as dit ce matin qu'il y avait autre chose. À me dire.
Soo-ah la regarde. Pose son verre aussi.
— Oui.
La proposition
Elles débarrassent ensemble sans rien dire. Frida rince les assiettes, Soo-ah essuie. Quand tout est fini, Frida éteint la lumière de la cuisine, ramène la bouteille de vin sur la table basse et s'installe sur le futon. Elle tapote la place à côté d'elle.
— Viens.
Soo-ah s'allonge, pose sa nuque sur les cuisses de Frida. Frida tire un plaid sur elles deux. Sa main passe doucement dans les cheveux de Soo-ah. Les seins de Frida, sous le pull en cachemire, effleurent le front de Soo-ah quand elle se penche pour attraper la télécommande.
— Arte ?
— D'accord.
C'est un documentaire sur les peintres flamands du quinzième siècle. Frida en perd le fil au bout de dix minutes. Soo-ah regarde encore, par moments, mais elle ferme les yeux aussi. Elles ne parlent pas. Dehors la pluie a commencé, fine, contre la baie vitrée. Le parc a disparu dans la nuit. Il ne reste que la lumière de la bougie sur la table basse et l'écran qui change de couleur au rythme des tableaux.
Frida caresse les cheveux de Soo-ah. Au bout d'un moment elle murmure :
— Je suis bien.
Soo-ah rouvre les yeux. Elle attrape la main de Frida posée sur sa poitrine, l'embrasse au creux de la paume.
— Moi aussi.
Le silence revient. Le documentaire continue. Quelque part vers la fin, Frida sent que Soo-ah respire différemment. Elle sait. Ça va venir.
Soo-ah se redresse doucement, s'assied face à elle sur le futon, les jambes croisées. Elle prend la télécommande, coupe le son.
— Frida.
— Oui.
— Cette nuit, après — quand on a fait l'amour — j'ai beaucoup pensé à toi. À nous. À ce que je peux te donner et ce que je ne peux pas.
Frida ne dit rien. Elle attend.
— Je sais que tu ne comprends pas Gian Piero. Je sais que ça te fait mal de ne pas le comprendre. Et je sais que ça ne va pas s'arranger juste parce que je te le dis avec des mots.
— Non.
— Alors j'ai pensé à autre chose.
Soo-ah prend le verre de vin de Frida sur la table basse, en boit une gorgée, le repose. Elle n'a pas besoin de courage. Elle veut juste choisir le moment.
— Je voudrais que tu viennes un soir. Que nous fassions l'amour devant lui.
Frida reste figée une seconde. Reprend son verre, le repose sans avoir bu.
— Pardon ?
— Tu m'as entendue.
— Soo-ah. Non.
Elle dit non mais elle ne bouge pas. Elle regarde Soo-ah, et Soo-ah voit déjà la deuxième vague arriver derrière le non.
— Tu es sérieuse ?
— Oui.
— Tu veux qu'on fasse l'amour devant lui ? Comme ça, un soir on arrive, on enlève nos pulls et il va nous regarder. Non, mais Soo-ah.
Soo-ah ne sourit pas. Elle laisse Frida traverser sa propre indignation. C'est nécessaire.
— Je te connais, Frida. Je sais que tu es à l'aise dans ton corps. Je sais que tu n'as pas peur d'être regardée.
— Ce n'est pas le sujet.
— Si, c'est le sujet. Une partie.
Frida se lève. Va à la fenêtre. Reste debout, dos à Soo-ah, les bras croisés. Elle regarde la pluie sur le parc.
Soo-ah ne se lève pas. Elle reste sur le futon, le plaid sur les jambes.
— Tu peux dire non, Frida. Ce n'est pas une demande à laquelle tu dois répondre maintenant.
— Pourquoi tu me proposes ça ?
— Parce que je t'aime. Parce que je veux que tu aies une place qui existe pour lui aussi.
Frida se retourne. Ses yeux brillent à nouveau, mais ce n'est pas la même chose qu'hier soir.
— Donc maintenant je dois faire l'amour avec toi devant un homme que je ne connais pas pour avoir une place ? C'est ça que tu me dis ?
— Non.
Soo-ah laisse le mot exister une seconde.
— Tu as une place chez moi, Frida. Tu l'as depuis deux ans. Mais chez lui tu n'en as aucune. Et tant que tu n'en auras aucune, tu vas continuer à le voir comme un mur. Comme quelque chose qui te prend ce qui est à toi.
— C'est ce qu'il fait.
— Non. C'est ce que tu crois qu'il fait.
Frida ne répond pas tout de suite. Elle revient vers le futon, mais ne s'assied pas. Elle reste debout devant Soo-ah.
— Et lui, il en pense quoi ?
— On en a parlé. Pas encore de ta réponse — c'est à toi que je devais la proposer d'abord.
Quelque chose dans le ton de Soo-ah arrête Frida une seconde. Pas de la certitude affichée. Juste un calme qui vient de plus loin — comme si pour Soo-ah et Gian Piero, ce qu'elle vient de proposer là appartenait à un registre déjà connu. Frida ne sait pas ce qu'ils ont traversé ensemble. Elle sait juste qu'à cet instant, elle le devine vaguement, et qu'elle est seule à ne pas savoir.
— C'est ton avis qui compte.
— Mon avis.
— Oui.
Frida se rassied sur le futon, mais à distance. Elle ramène ses genoux contre sa poitrine.
Soo-ah la regarde. Frida ramassée comme ça, le pull qui glisse sur l'épaule, les cheveux qui tombent en avant — Soo-ah la trouve belle. Belle parce que ronde, parce que sensible, parce qu'elle ne sait pas mentir avec son corps. Belle aussi dans sa blessure.
— Je ne veux pas que tu continues à te ronger. Ce que je te demande, c'est si toi tu peux le faire.
Frida ne répond pas tout de suite. Elle pose son front sur ses genoux. Soo-ah ne bouge pas. Elle a appris à attendre.
— Je ne sais pas, Soo-ah.
— Je sais que tu ne sais pas.
— Comment ça se passerait ? Je veux dire — concrètement. On arrive, on se déshabille, il est assis dans un fauteuil, on…
— Tu viens à l'appartement. Je te présente à Gian Piero. On boit un verre. On parle un peu si tu veux. Et après on va dans ma chambre. Il nous regarde.
— Et qu'est-ce qu'il va faire ?
— Je n'en sais rien. Ce qui est sûr c'est qu'il ne fera rien que tu ne veuilles pas, rien qui te mette mal à l'aise.
Frida tire le plaid sur ses jambes. Le silence revient. La pluie tombe toujours sur la baie vitrée. La bougie a fondu de moitié.
— Et lui, qu'est-ce que ça lui apporte ?
Soo-ah prend le temps de répondre.
— Je crois qu'il aime quand les gens à qui je tiens existent pour lui aussi. C'est tout.
Frida ne répond rien. Elle tend la main vers Soo-ah. Soo-ah la prend. Elles restent comme ça.
Frida ne lâche pas la main de Soo-ah. Elle ne dit rien. Soo-ah la regarde, et elle voit quelque chose passer sur le visage de Frida — pas une réflexion à proprement parler. Frida ne réfléchit pas comme ça. Frida sent. Et ce qu'elle sent là, c'est qu'on lui tend quelque chose qui peut soigner.
Soo-ah ne presse pas. Elle attend. Elle a appris à attendre les choses importantes — c'est même peut-être tout ce qu'elle fait depuis huit ans.
Frida regarde la baie vitrée. Puis Soo-ah. Puis la baie vitrée. La bougie crépite une seconde. Frida ramène ses cheveux d'un côté de son cou, geste qu'elle fait quand quelque chose se met en place en elle.
— D'accord.
Soo-ah ne dit rien tout de suite.
— Tu es sûre.
— Oui.
— Quand tu veux.
— Bientôt. Je ne veux pas réfléchir trop longtemps. Je sais que si j'attends, je vais avoir peur.
— Bien.
Frida se redresse. Elle tire le pull par-dessus sa tête sans cérémonie. Le cachemire crème tombe sur le tapis.
Elle ne porte rien dessous. Ses seins sont là, lourds, fermes, blancs sous la lumière de la bougie. Soo-ah les a vus souvent et c'est toujours pareil — un coup à l'estomac, une chaleur basse, l'impression que sa propre peau a oublié de respirer une seconde. Frida le sait, depuis le début.
— Tu veux bien qu'on aille au lit maintenant ? dit Frida. J'ai envie de te sentir contre moi.
Le message
Plus tard, Frida dort sur le ventre, un bras passé sur le ventre de Soo-ah, sa joue contre son épaule. La lampe est éteinte. Seule la baie vitrée laisse entrer la lumière des réverbères d'en bas.
Soo-ah tend doucement le bras vers la table de nuit, prend son téléphone. L'écran l'éblouit une seconde, les caractères se détachent d'une teinte bleutée. Trois petits points. Gian. Elle tape.
Tu avais raison. Elle va le faire. Merci. À demain.
Elle envoie. Repose le téléphone face contre la table de nuit. Ferme les yeux. La main de Frida sur son ventre est chaude.
Dehors la nuit est froide. La fin de l'hiver tient encore Bruxelles dans son poing. Au-dessus du parc de Forest, une chouette hulotte passe, attirée peut-être par la lumière d'une fenêtre encore éclairée plus loin. Elle longe la façade du septième étage, s'attarde sur le balcon qui jouxte la baie vitrée — deux jeunes femmes amoureuses, des cheveux noirs, des cheveux blonds, leurs corps emboîtés sous une couette blanche.
Puis elle continue vers Saint-Gilles. La ville dort.
