

L'Opération de Claire
Claire. Trente-deux ans. Woluwe-Saint-Pierre. Six ans avant de rencontrer Gian Piero...
La robe bleue
La soirée était brumeuse. Les tilleuls bruissaient à peine. Toutes les fenêtres de la maison étaient allumées. Pas un chat dans cette rue large et verte de Woluwe-Saint-Pierre qui regroupait des villas de belle taille. Celle-ci appartenait aux parents de Claire, qui l'avaient mise à la disposition des jeunes mariés cinq ans auparavant. Cinq années inégales qui avaient vu les efforts répétés de Claire pour satisfaire son mari.
Le téléphone posé sur la coiffeuse sonna. Jeanne — et elle décrocha sans hésiter, même si Michel l'attendait en bas.
Elle était debout devant le miroir, en soutien-gorge et culotte, en train d'enfiler la robe. Sa robe bleu marine, simple, qui dessinait sa silhouette — la poitrine, les hanches, la taille qui se creusait entre les deux. Elle l'aimait beaucoup, cette robe.
— Jeanne. Tu vas bien ?
— Très bien, ma beauté. Et toi ?
Ma beauté — le regard de Jeanne depuis son enfance, bienveillant, encourageant, sa présence constante qui lui avait donné la sécurité affective que ses parents, toujours en voyage, n'avaient ni le temps ni même sans doute l'envie de lui donner.
— On sort ce soir. Des amis de Michel.
— Tu es contente ?
Claire sourit légèrement au miroir.
— On verra.
Elle entendit l'escalier. Ce pas qu'elle reconnaissait entre tous après cinq ans. Il s'arrêta dans l'encadrement de la porte.
Elle ne se retourna pas. Elle le vit dans le miroir.
Il la regardait. Pas de la froideur exactement, pas de la réprobation non plus. Quelque chose de plus subtil et de plus usant. Un pli dans la bouche, une légère tension autour des yeux. Comme si ce qu'il voyait lui posait un problème qu'il avait renoncé à formuler.
— Ta jambe te fait encore mal ? dit-elle dans le téléphone.
La voix de Jeanne, un peu éraillée par les cigarettes dont elle n'arrivait pas à se passer.
— Un peu. C'est rien. Tu es belle ce soir ?
Claire regardait Michel dans le miroir. Il n'avait pas bougé.
— Je crois, oui.
— Alors c'est bien. Amuse-toi.
— Je t'appelle demain.
Elle raccrocha. Se retourna vers Michel.
— Ça va, cette robe ?
Ses yeux descendirent sur sa poitrine et elle ressentit une nouvelle fois ce petit pincement d'angoisse qui revenait de plus en plus souvent.
— Cette robe te moule.
— Et… ?
— Tu as grossi ?
Elle lui sourit, un peu provocante.
— Je ne crois pas. Mon poids reste toujours assez stable, la génétique, je suppose.
Il hocha la tête. Pas d'insistance. Juste ce hochement qui voulait dire ce qu'il voulait dire, et elle le savait.
Il redescendit.
Claire se retourna vers le miroir. Elle prit son rouge à lèvres, l'appliqua lentement. Elle sentait ses seins tendre le tissu bleu marine. Elle pensa à Jeanne qui demandait si elle était belle. Un pincement dans son estomac.
Elle éteignit la lumière de la chambre et descendit.
Ce soir, Claire est absente, son esprit tourne. Elle fait le compte sans le vouloir — cinq années à choisir ses robes en pensant au regard de Michel, à surveiller chaque bouchée, à guetter ce pli dans sa bouche qui dit tout sans rien dire.
Tout ce temps à ne pas savoir si c'est elle qui est trop, ou lui qui ne sait pas voir.
Ce n'est pas la première fois qu'il dit ça. Ça ne te va pas. Ou une variante. Tu devrais mettre quelque chose qui t'affine un peu. Des phrases courtes, posées, presque neutres — comme si c'était un service qu'il lui rendait.
Elle entend la télévision en bas. Il a allumé en attendant.
Elle pense à la voix de Jeanne. Tu es belle ce soir ? Jeanne qui ne l'a jamais vue autrement que belle, depuis toujours, depuis les étés à la mer quand ses parents étaient ailleurs et que c'était Jeanne qui lui mettait de la crème sur les épaules en lui disant tu vas faire des ravages, ma beauté.
Elle arrive en bas de l'escalier.
Michel a pris ses clés. Il est prêt.
Il ne la regarde pas.
Ce soir-là
La soirée avait été bruyante, beaucoup parlaient, peu écoutaient.
Michel conduit en silence et elle regarde défiler le paysage par la vitre de la grosse BMW. La radio est muette.
Elle repense à la phrase. Les femmes qui osent faire ça ont quelque chose de courageux. Il n'avait pas tourné la tête vers elle. Il parlait à la tablée, à personne, à tout le monde. Mais elle avait senti un courant froid dans son dos.
À la maison, Michel monte directement. Elle entend l'eau de la douche, puis plus rien. Ce ne sera pas ce soir, et elle éprouve du soulagement. La dernière fois, ce n'avait pas vraiment été Broadway.
Après le film, il avait éteint la lumière, il était monté sur elle et lui avait dit en souriant dans la pénombre : Nicole Kidman, elle était incroyable dans ce film. Claire n'était pas vraiment in the mood, et après un ou deux essais infructueux pour la pénétrer, il avait eu recours au tube de lubrifiant qui traînait sur sa table de nuit : Tu ne devrais pas voir un gynéco ? Ce n'est pas normal que tu sois sèche comme ça.
Elle reste dans le salon, sans enlever son manteau, debout devant la baie vitrée qui donne sur le jardin noir. Les tilleuls frissonnent au dehors.
Courageux. Le mot tourne dans sa tête. C'est du courage, ou autre chose — céder, accepter qu'on vous dise que vous n'êtes pas assez bien comme vous êtes. Elle ne sait pas, elle essaie d'être honnête avec elle-même.
Ses seins. Elle y pense rarement toute seule, c'est Michel qui l'y ramène — ce regard dans le miroir, les phrases courtes. Elle pose les mains à plat sur sa poitrine par-dessus le manteau, geste bizarre, geste d'inventaire. Ils sont là. Ils ont toujours été là. Jeanne disait tu es faite comme une déesse, ma beauté et elle avait douze ans et elle ne savait pas encore que ça allait lui compliquer la vie.
Elle enlève enfin son manteau et le jette sur le canapé.
Elle va peut-être appeler. Le chirurgien dont Sabine, la femme de Patrick, avait glissé le nom dans la conversation, presque en passant — il est très bien, très doux, il t'explique tout avant. Elle avait retenu le nom sans le vouloir, c'était peut-être important.
Peut-être.
Elle éteint la lumière du salon et monte.
Octobre
Les semaines qui suivent, le souvenir de cette femme lui revient régulièrement à l'esprit. Et elle ne sait pas quoi en faire. L'idée de se faire réduire la poitrine lui semble irréelle, et la déprime un peu.
On est en octobre, et les feuilles ont commencé à tomber. L'air sent la terre et la fin de quelque chose.
Un dimanche, ils sont en terrasse, à la patinoire du bois de la Cambre. Quelques familles passent sur l'allée, des vélos, des trottinettes et des poussettes. Des petits qui crient et sautent dans tous les sens.
Deux femmes s'installent à la table d'à côté. La trentaine, minces, des manteaux légers encore ouverts sur des pulls fins. Et Michel, qui lisait la carte des menus, s'interrompt pour les regarder. Il sourit d'un air absent, et elle imagine que s'il était seul, il essaierait de les aborder.
Elle prend son verre. Le repose. Il finit par se retourner vers elle.
— Tu reprends quelque chose ?
— Non.
Le soir, il est au lit, Claire se démaquille dans la salle de bains. Elle l'entend clairement.
— Tu sais, le centre médical du docteur Leblanc, le chirurgien dont Sabine avait parlé l'autre soir, il y a aussi un gynéco. Tu pourrais y aller pour lui parler de ton problème de sécheresse, et prendre rendez-vous en même temps avec le docteur Leblanc… Ça ferait d'une pierre deux coups. Je veux bien t'accompagner, pour le chirurgien je veux dire…
— Tu veux vraiment que j'y aille ?
— Ça n'engage à rien, c'est juste un avis.
Claire se fige. Sécheresse ? Eh bien oui, ça fait longtemps qu'elle ne s'est pas sentie excitée, mouillée. Parfois, elle fantasme sur un homme sans visage qui lui dirait qu'elle est belle, qui aimerait son corps, qui lui ferait sentir son désir, qui prendrait le temps de lui donner du plaisir.
Michel enchaîne.
— Viens au lit, j'ai envie. Garde ton soutien-gorge.
Elle le rejoint dans cet accoutrement bizarre, pas de culotte et ce soutien-gorge trop petit qui lui comprime la poitrine. Ce n'est pas la première fois qu'il lui demande ça.
— Tourne-toi et passe-moi le lubrifiant.
— Tu ne vas pas… ?
— Mais nooon, je veux juste voir ton cul. Je ne suis pas trop attiré par les gros culs, mais je dois avouer que quand je te vois comme ça, ça m'excite.
Il lui enduit le sexe d'une couche de gel et la pénètre d'un coup en la tenant par les hanches.
Après une minute d'allers-retours énergiques, Claire sent une secousse brève, il se retire d'un coup en poussant un grognement, et s'étend sur le lit. Elle reste un instant dans cette position, abasourdie par la réalité de la scène. Il ne l'a pas habituée à beaucoup plus, mais ce soir elle se demande vraiment ce qu'elle fait là.
— Qu'est-ce que tu as ? Tu ne vas pas te laver ?
Elle se lève lourdement sans un mot et se dirige vers la salle de bains. Quand elle revient, il ronfle en travers du lit.
En bas, sur le divan du salon, elle s'installe, le peignoir bleu de coton gaufré lui frotte un peu la peau, elle relève les jambes et les serre contre sa poitrine. Le mug de thé vert en porcelaine fume sur la petite table. Sa gorge lui gratte, et Claire pense c'est parti pour un rhume… Qu'est-ce que mon corps me dit ? Elle est perplexe, elle ne se sent pas propre, malgré la douche.
Et les souvenirs affluent. Elle avait seize ans, à Uccle.
Ce grand garçon — le plus beau de la classe, baraqué, le sourire ravageur. Celui dont toutes rêvaient d'attirer l'attention, et plus si affinités… Elle ne parvient pas à se souvenir de son prénom.
Ce dont elle se souvient, c'est de la grande chambre, dans la villa des parents du garçon, qui n'étaient pas là. Et de ses mains sur elle, la manière douce dont il l'avait déshabillée. Son regard sur elle, sur son corps et particulièrement sur ses seins quand il avait trouvé la triple agrafe du soutien-gorge.
La douleur et le petit cri de surprise quand il avait enfoncé son sexe en elle et l'avait déflorée. L'absence de mots, et la sensation que quelque chose manquait. Ils n'avaient pris aucune précaution, et Jeanne l'avait tancée quand elle lui avait raconté son après-midi.
Et le lundi matin au lycée, quand il l'avait saluée d'un ça va ? et d'un sourire rapide.
Et aussi la fin des cours vers 17h, quand elle avait entendu deux filles, des rhéto, commenter à voix haute les confidences publiques du don Juan… elle est vraiment bonne, et elle a une de ces paires de nichons, j'en ai baisé beaucoup, mais j'ai jamais vu ça, et je l'ai bien fait gueuler.
Elle avait pleuré longtemps dans les bras de Jeanne. Mais non Claire, tu verras, ils ne sont pas tous comme ça, c'est un jeune homme pas très intelligent, ni très correct, et qui a besoin de se faire mousser, tu rencontreras un homme bien différent.
Jeanne, toute sa bienveillance et sa force au fil des années, plus proche d'elle que sa mère. Une femme sans grande éducation, aux valeurs fortes et aux idées claires. À la tendresse rigoureuse.
Claire a été plus prudente par la suite, elle a bien eu quelques relations plus ou moins satisfaisantes, mais personne jusqu'ici n'a été cet homme bien différent.
Et vraiment pas Michel.
Elle pense à Léa, son amie depuis l'école primaire. Une présence discontinue mais forte et aimante. Elles ont même essayé de s'aimer physiquement, mais si une fois ou deux elles sont arrivées à se donner du plaisir mutuellement, ni l'une ni l'autre ne se sentaient pour en faire un mode de vie.
Les deux femmes à la terrasse. Deux brindilles, sans seins et sans fesses. Michel qui les regardait sans se cacher. C'est ce genre de physique qui l'attire, en fait.
Elle pense que ça fait cinq ans et qu'elle n'est pas heureuse.
Le lendemain matin, Michel descend le premier. Il fait des œufs, pose une assiette devant elle sans un mot. Il a l'air reposé et sourit en lisant son journal.
Le docteur Leblanc
Le lundi soir, Jeanne appelle.
— Tu as l'air fatiguée, ma petite.
— Je dors mal.
— Michel ?
Claire ne répond pas tout de suite. Dans la rue, les tilleuls ont presque tout perdu. Les branches sont noires contre le ciel blanc d'octobre.
— Ce n'est pas simple, Jeanne.
Jeanne ne pose pas d'autre question. Mais elle reste en ligne encore dix minutes, à parler de sa jambe, du temps, de rien — juste pour rester là, avec sa petite.
Après avoir raccroché, Claire reste assise dans le living. Elle pense au nom sur le Post-it. Le docteur Leblanc, avenue Louise. La femme de Patrick qui rayonnait.
Claire n'a pas l'habitude de baisser les bras. Jeanne lui a appris que quand on commence quelque chose, on ne l'abandonne pas comme ça. Elle pressent que Michel n'est pas heureux non plus. Elle frémit — elle a peur, mais elle ne va pas reculer pour ça. Si ça peut changer quelque chose entre eux. Si ça peut le rendre différent, au lit, avec elle.
Le matin suivant, elle téléphone.
La secrétaire a une voix efficace, neutre, bien articulée. Jeudi à dix-sept heures, le docteur Leblanc peut la recevoir. Elle note l'adresse.
Pour le gynéco, la secrétaire enchaîne directement — le docteur Maes peut la recevoir le même jour, à seize heures.
— Non, dit Claire. Juste le docteur Leblanc.
Un silence bref de l'autre côté.
— Très bien. Jeudi dix-sept heures alors.
Elle raccroche. Elle reste un moment le téléphone dans la main. Ce non-là, elle ne l'avait pas vraiment prémédité. Il était sorti tout seul.
Elle ne dit rien à Michel de la suite. Juste qu'elle a pris rendez-vous.
— Tu veux que je vienne ?
— Si tu veux.
Le jeudi, ils prennent la voiture. Michel conduit, elle regarde l'avenue défiler. Ils ne parlent pas beaucoup. Il se gare facilement, comme toujours.
Le cabinet est sobre, discret, au deuxième étage d'un immeuble Belle Époque. Salle d'attente claire, deux fauteuils, des plantes. Une jeune femme à l'accueil qui leur sourit.
Ils s'assoient côte à côte. Michel pose la main sur son genou une seconde, la retire et prend son téléphone. Claire regarde ses genoux.
Le docteur Leblanc est jeune, plus qu'elle ne l'imaginait — et bel homme. Il leur serre la main à tous les deux, les invite à s'asseoir, ouvre un dossier vierge.
— Qu'est-ce qui vous amène ?
Un silence. Claire sent le regard de Michel sur le côté.
— Mon mari pense que je devrais envisager une réduction mammaire.
Sa propre voix la surprend dans la pièce silencieuse. C'est la première fois qu'elle dit ça à voix haute.
Le médecin la regarde, stylo en main, sans rien écrire encore.
— Et vous ?
Un silence.
— Je ne sais pas. C'est pour ça que je suis là.
Il pose son stylo.
— Je vais vous demander de passer derrière le paravent, madame. Pour un examen rapide.
Michel se lève à demi.
— Je peux…
— Non, dit le médecin doucement. C'est un examen médical. Seulement madame.
Claire se lève, suit le médecin derrière le paravent blanc. Elle enlève son manteau, son pull, dégrafe son soutien-gorge. Elle a froid tout à coup. Le médecin l'examine avec des gestes précis, professionnels. Il palpe ses seins l'un après l'autre, les soupèse, évalue leur taille, leur forme, leur poids, et note quelque chose. Puis il s'arrête un instant.
— Je dois vous dire quelque chose, d'un point de vue strictement médical. Pour un volume comme le vôtre, la tenue est tout à fait remarquable. Je vois très rarement ça. Vous avez une morphologie exceptionnelle.
Il dit ça comme il noterait une tension artérielle, mais pas tout à fait. Puis il continue son examen.
— Vous pouvez vous rhabiller.
Claire se rhabille lentement. Elle ne sait pas très bien ce qu'elle ressent. Personne ne lui a jamais dit ça comme ça — sans désir, sans intention, juste comme un fait.
De l'autre côté du paravent, elle entend Michel qui a repris son téléphone.
Quand elle se rassied, le médecin a croisé les mains sur le bureau.
— Médicalement, il n'y a aucune indication. Vous êtes en parfaite santé. Une réduction est possible techniquement, mais ce n'est pas une nécessité. Loin de là.
Il marque une pause.
— Ce genre de décision doit venir de vous. Uniquement de vous. Prenez le temps qu'il vous faut.
Claire hoche la tête. Elle ne dit rien.
Michel, lui, sourit — ce sourire posé, raisonnable.
— Mais les techniques aujourd'hui donnent des résultats très naturels, non ? On ne voit presque plus les cicatrices, j'ai lu que…
— C'est exact, dit le médecin. Je peux réduire la poitrine de madame si elle le veut vraiment, quasiment sans risque, et les cicatrices seraient vraisemblablement très peu visibles. Mais je le répète — il n'y a aucune raison médicale. C'est une décision personnelle, qui doit lui appartenir.
Il ne regarde pas Michel en disant ça. Il regarde Claire.
Dans la voiture du retour, Michel conduit. Il est satisfait, elle le sent — comme après une réunion qui s'est bien passée.
— Il a l'air sérieux, ce médecin. Tu vas y réfléchir ? Ce serait vraiment bien.
— Oui.
Elle regarde l'avenue Louise défiler par la vitre. Les vitrines, les arbres, les gens sur les trottoirs. Une femme pousse un vélo, un enfant sur le porte-bagage.
Elle pense à ce que le médecin a dit. Ce genre de décision doit venir de vous.
Elle pense à l'autre chose qu'il a dite, derrière le paravent. Une morphologie exceptionnelle.
Et à Jeanne. Tu es faite comme une déesse, ma beauté.
Elle regarde ses mains sur ses genoux.
Ils ont toujours été là.
Jeanne
Les jours qui suivent, elle n'en parle pas. Michel non plus — il a posé la chose, il attend, c'est sa manière.
Elle, elle tourne autour.
Le mercredi soir, elle appelle Jeanne.
— Je suis allée voir un chirurgien.
Un silence.
— Pour quoi ?
— Michel pense que je devrais me faire réduire la poitrine.
— Claire ! NON !
Claire entend la respiration accélérée de Jeanne, ce souffle un peu rauque que les cigarettes ont creusé au fil des années.
— Tu ne vas pas faire une chose pareille !?… Tu es d'accord avec ça, toi ?
— Je ne sais pas.
— La Claire que je connais, elle saurait...
Claire ne répond pas tout de suite. Elle est debout dans la cuisine, le dos contre le plan de travail, les bras croisés.
— Le médecin a dit que j'avais une morphologie exceptionnelle. Qu'il voyait rarement ça.
— Bien sûr qu'il a dit ça. Parce que c'est vrai.
— Michel…
— Je commence à croire que Michel n'est vraiment pas l'homme qu'il te faut. Comment peut-il te demander ça ?
Claire entend, mais on dirait que son esprit s'est figé et ne comprend pas. Jeanne a cette manière vive, directe de dire les choses, sans détour.
— Tu veux faire ça, Claire ?
Claire est immobile, elle essaie de sentir en pensant. D'aller là où ça fait mal, là où elle a peur.
Jeanne reprend.
— Tu es splendide comme tu es, ma beauté, et tu l'as toujours été. Prends le temps d'être sûre avant de mutiler ta merveilleuse poitrine.
Après avoir raccroché, Claire reste un long moment dans la cuisine silencieuse. Le thé refroidit dans sa tasse.
Elle pense au médecin derrière le paravent. Elle pense à Michel dans son fauteuil, sur son téléphone. Elle pense à Jeanne qui dit tu es merveilleuse avec cette certitude tranquille qu'elle a toujours eue.
À l'étage, elle s'immerge dans le concerto n° 5 en fa mineur de Bach et laisse le piano la bercer pendant qu'elle fait glisser son pull devant le grand miroir. Elle dégrafe le soutien-gorge qui la comprime — elle les choisit trop petits d'une taille depuis au moins trois ans. Pour essayer de plaire à Michel. Ses seins s'étalent doucement dans leur forme naturelle, lourds, denses, chauds, vivants.
Elle ne rappellera pas le cabinet du docteur Leblanc.
Ça lui paraît évident maintenant. C'était là, mais elle devait le regarder en face.
Claire ne le sait pas encore, mais il lui faudra six ans. Six ans de petites victoires et de rechutes, de matins où elle se voit dans le miroir et de soirs où elle doute encore.
Six ans avant de le rencontrer, enfin, un soir de février sur le bac qui relie le Chalet Robinson au bois de la Cambre, à Bruxelles.
