Kenai Wolfe

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Pure et Dure ?

Le studio de Frida. Le soir qui tombe. La pièce n’est éclairée que par la lumière du crépuscule, qui dessine les arbres centenaires du parc de Forest dans le cadre de la grande baie vitrée.

Soo-ah est assise au bord du vieux divan en cuir fauve. Frida est allongée, la tête sur ses genoux, ses cheveux blonds de paille éparpillés. Elle triture les lacets de son jogging, un genou replié ; les ongles vernis de rouge de ses pieds nus brillent dans la pénombre. Les minces doigts bronzés de Soo-ah reposent sur les seins de son amie et s’aventurent doucement dans l’échancrure de son chemisier entrouvert.

Frida est silencieuse. Plus qu’à l’habitude, ces derniers jours… En fait, depuis cette soirée passée dans la grande pièce à vivre de Gian. Cette soirée où, comme elles l’avaient convenu, elles ont fait l’amour devant lui.

Soo-ah écoute. Elle attend, calme, présente. Elle sait que Frida a besoin de place.

Frida remue un peu. Ses doigts rejoignent la main de Soo-ah.

— Je me sens bizarre. Je fais des rêves.

Silence.

Soo-ah écoute.

— C’est depuis mercredi. Ça ne s’est pas du tout passé comme je l’avais imaginé.

La main de Frida descend plus bas sur son ventre.

— Je craignais beaucoup cette soirée. Je me demandais… Ton projet était tellement fou, tellement hors du commun.

Elle hésite.

— Je me suis sentie… Je ne sais pas comment dire. Son regard. Sa voix aussi, mais son regard surtout. Je ne sais pas ce que j’attendais, mais je me suis sentie regardée. Belle. Acceptée.

Elle s’arrête.

— Et tu sais combien je suis sensible à ça. Mes seins… tu sais combien je me pose de questions, ils sont tellement hors norme, ça me suit depuis que j’ai douze ans.

Soo-ah intervient.

— Tes seins sont sublimes, ma chatte. Tu sais combien je les aime.

— Oui, je sais. Tu es tellement… tu es tellement importante pour moi.

— Parle. Dis-moi.

Frida reprend.

— Il m’a regardée. Il nous a regardées, mais il m’a regardée. Et il a regardé mes seins. Il n’y avait rien de… C’était étrange. Il y avait de la chaleur. Je pense même du désir dans son regard. Mais aussi un grand calme. Une grande… acceptation, je ne sais pas.

Elle reste un instant silencieuse.

— Personne ne m’a jamais regardée comme ça. Toi, oui, mais tu es une femme. Et tu sais…

Soo-ah a l’impression que Frida va lui dire des choses qu’elle ne lui a jamais dites.

— Tu sais que, quand j’avais quinze ans, j’ai vécu quelque chose de vraiment moche avec un homme. Et après, plus jamais. Plus jamais. C’était clair pour moi, j’ai compris que j’étais gay. Ce n’était pas pour moi. Et là…

Elle hésite.

— Je suis gênée. Je ne sais pas comment dire ça. Je ne sais pas si je peux te le dire.

— Ma chatte, ma petite chatte. Je t’aime. Tu peux me dire tout ce que tu as en tête. Je suis prête à tout entendre de toi.

Une larme vient. Puis deux. Les larmes coulent pendant qu’elle parle.

— Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Tu es tout pour moi.

Elle reprend après un moment.

— Je vais te le dire. Je ne pourrais dire ça à personne, Soo-ah. Quand il m’a regardée comme ça… et que toi, tu étais en train de me caresser, de me faire jouir avec ta langue et tes doigts…

Elle hésite encore.

— Je n’ose pas dire ça.

— Vas-y. Tu peux.

— J’avais l’impression… mes yeux étaient fermés. Je le voyais nu. Je le voyais derrière moi et je l’imaginais…

Elle s’arrête.

— Me prendre.

Elle reste silencieuse.

— Et c’était un mélange de honte et de plaisir intense pendant que tu me faisais jouir.

Elle secoue légèrement la tête.

— Je ne comprends pas comment je peux te dire ça.

Soo-ah reste silencieuse un instant.

Elle presse un peu plus fermement le sein de Frida, puis sa main descend se poser sur son ventre. De l’autre, elle lui caresse les cheveux.

— Mon petit chat… Gian n’est pas n’importe qui.

Elle continue doucement à jouer avec ses cheveux.

— Il a ce don, quand une femme lui plaît, de lui donner ce qu’il t’a donné sans même te toucher.

— Ça n’a aucune valeur, alors. C’est pour toutes les femmes…

— Non. Pas du tout.

Soo-ah cherche ses mots.

— C’est différent chaque fois… Comment dire ? S’il t’a regardée comme ça, c’est que tu lui plais. Il ne t’avait jamais vue. Je lui ai parlé de toi une fois ou deux.

— Mais alors ?

— C’est plus que plaire, au sens où on l’entend habituellement. C’est que vraiment, d’une certaine manière… il se sent connecté à toi.

Frida reste silencieuse.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu crois qu’il attend des choses de moi ?

— Non, je ne crois pas. Mais ça veut dire qu’il est ouvert à toi.

Frida ferme les yeux. Sa main rejoint celle de Soo-ah sur son ventre et la serre.

— Soo-ah… c’est terrible. J’ai envie de lui.

Sa voix se brise.

— C’est pas moi, ça. Je ne sais pas ce qui m’arrive.

Elle se remet à pleurer.

— Frida, mon amour. Calme-toi.

— Mais enfin, je ne… je ne peux pas. Je ne veux pas dire ça devant toi.

— Mais tu l’as dit. Et je suis toujours là, non ?

Frida ne répond pas tout de suite.

— Mais qu’est-ce que je peux faire ? J’y pense tout le temps, ça m’obsède.

— Si tu veux vraiment ça, tu pourrais lui en parler…

— Mais Soo-ah, je ne le connais pas, et qu’est-ce qu’il va penser ?

Soo-ah sourit, moqueuse.

— Méfie-toi, il pourrait bien accepter. Elle rit et son rire est léger.

— Je ne pourrai jamais faire ça.

— Je peux t’aider. Je peux lui en parler si tu veux.

Frida se tait. Soo-ah attend.

— Déjà, à deux, faire l’amour devant lui, c’était…

— Mais tu l’as fait. Et ça t’a plu.

— C’est vrai.

— Écoute, ne t’inquiète pas avec ça. Je pense qu’il est tard. On a toutes les deux des trucs à faire demain matin. Reparlons-en demain midi.

Frida hésite.

— Mais… tu viendras encore dormir ici demain soir ?

— Oui, mon amour. Bien sûr.

Elle porte les doigts de Frida à sa bouche et les embrasse avec tendresse.

Le lendemain, vers treize heures, elles se retrouvent en terrasse au Bar du Matin, sur la place Albert.

Frida est silencieuse. Elle a l’air un peu inquiète.

Soo-ah lui prend la main.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’y pense tout le temps. J’en ai rêvé. Ça ne m’a pas quittée de la journée. J’avais du mal à me concentrer pendant les cours. J’y pense sans arrêt.

Soo-ah la regarde dans les yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?

— Mais Soo-ah… Je ne veux pas te faire de mal.

— Mais tu ne me fais pas de mal, mon amour. J’ai envie que tu sois le mieux possible. Que tu sois la plus heureuse possible.

— Ça ne te fait rien ?

— Ce qui ne me plaît pas, c’est de te voir malheureuse. Si Gian peut t’apporter quelque chose de bon, je serai tout à fait heureuse qu’il le fasse.

Frida lève les yeux vers elle. Un petit sourire apparaît.

— C’est vrai ?

Puis :

— Non, tu es extraordinaire. J’avais peur de te parler de ça. Je voulais t’en parler pour ne pas te le cacher, mais j’avais vraiment peur de t’en parler.

Leurs mains se rejoignent sur la table. Celles de Frida sont plus robustes, aux beaux doigts réguliers ; celles de Soo-ah, plus effilées, aux ongles nacrés.

Leurs mains se pressent.

Elles sont amies. Amantes. Ensemble. Vraiment ensemble.

Le soir, chez Frida, elles sont encore à table, après un repas léger façon nordique.

— Alors, qu’est-ce que tu veux faire ?

Frida lève les yeux.

— Tu crois qu’il va accepter ?

Soo-ah lève les yeux au ciel, se prend le menton d’une main et fait la grimace.

— Je ne sais pas si tu es assez belle pour lui…

Frida la regarde.

— Arrête… dis-moi vraiment.

— Oui. Je crois qu’il va accepter. Mais il faut lui demander.

Elle attend un instant.

— Je dois le voir demain matin. Tu veux que je lui en parle ?

Frida tarde à répondre.

— D’accord. Merci. Je t’aime tellement.

— Je t’aime aussi, mon petit chat.

Plus tard, elles sont au lit. Elles ont fait l’amour, tendrement. Frida avait l’air apaisée, pour la première fois depuis la soirée chez Gian.

Soo-ah est allongée sur le dos. Frida s’est lovée contre elle, une jambe passée sur sa jambe droite.

Frida s’endort la première, comme d’habitude.

Soo-ah, elle, réfléchit.

Est-ce que Gian va accepter ?

Elle n’en est pas si sûre.

Dans l’obscurité de la chambre, elle prend son téléphone et lui envoie un WhatsApp.

« Gian ? Encore debout ? »

La réponse vient vite sur l’écran bleuté, sous forme d’un smiley aux lunettes de soleil noires.

— J’ai quelque chose d’un peu inhabituel à te demander.

Quelques secondes à peine s’écoulent avant la suite.

— D’accord. Tu veux m’en dire un peu plus ?

Soo-ah regarde Frida endormie tout contre elle.

— C’est Frida.

— Oui ?

— Elle n’est pas bien…

— Je peux faire quelque chose ?

Soo-ah réfléchit un instant.

— C’est mieux d’en parler de vive voix demain matin, si tu as du temps ?

— Oui, d’accord, on fait ça. Bonne nuit.

Rue Darwin, le lendemain, 9 h du matin.

Gian et Soo-ah sont assis en tailleur, face à face, sur le grand futon au centre de la pièce à vivre. Le café fume sur une table basse.

— Raconte-moi. Frida ?

Soo-ah sourit.

— Tu ne l’as vue qu’une fois, et quelle fois…

Gian lui sourit en retour.

— Elle est… spectaculaire, et adorable. Vous avez de la chance de vous être rencontrées, toutes les deux.

— Elle n’est pas bien. Cette soirée a déclenché une obsession chez elle.

— Ah… ! Qu’est-ce qui se passe ?

— Ton regard l’a marquée.

— Aïe…

— Oui, en effet. Elle se voit comme gay « pure et dure », et depuis mercredi, elle a un fantasme qui ne la lâche plus. Elle rêve que tu lui fasses l’amour. Elle a eu beaucoup de mal à me l’avouer, et ça la rend très malheureuse.

Gian se redresse, pensif.

— Ça pose plusieurs problèmes, tu vois ça, non ?

Soo-ah ne se démonte pas.

— Ce n’est pas forcément compliqué.

— C’est ta compagne…

— Et je suis ta Nae Saram. Elle le sait, et elle en souffre depuis deux ans. La soirée de mercredi, c’était justement une manière d’essayer de lui donner plus de place.

Gian frotte d’une main la courte barbe de deux jours, qui accuse les traits de son visage.

— Je suis perplexe… Ça risque de la perturber davantage. Et toi, dans tout ça ?

— Je veux son bonheur. Et je ne suis pas jalouse à l’idée que tu puisses lui donner du plaisir. Ne me regarde pas comme ça, Gian, tu devrais me connaître un peu après toutes ces années…

— Tu n’as jamais cessé de me surprendre depuis que tu as quitté la Corée pour venir vivre avec moi.

Soo-ah sourit ; ses yeux pétillent dans son visage expressif.

— Ne t’inquiète pas pour elle. Frida est un mélange fascinant de vulnérabilité, de sensibilité extrême et de force. Rien de tout cela ne peut lui nuire, si ça se passe avec toi. Elle a vécu une première — et unique — expérience très désagréable et déstabilisante avec un homme plus âgé, il y a neuf ans. Sans faire de psychologie de comptoir, je suis persuadée que ça a beaucoup compté dans la manière dont elle s’est définie comme gay au fil des années.

Moi, je l’imagine beaucoup plus bisexuelle, comme je le suis moi-même.

Le gros chat gris, un mâle castré âgé d’une dizaine d’années, vient s’installer sur les genoux de Gian, et un ronron sonore envahit la pièce.

Gian caresse le chat d’une main et passe l’autre dans ses boucles noires.

— Écoute, je ne sais pas si tu as déjà consulté l’agenda ce matin, mais je pars mardi pour Mascate, dans le sultanat d’Oman. C’est à la demande d’un proche du Sultan, un certain Mansour bin Rashid Al-Nadhari, qui veut me mandater pour travailler avec sa femme. La mission n’est pas encore définie, et je ne sais pas combien de temps ça va me prendre. Ça peut être une semaine ou un mois. Donc si tu crois que ça va l’aider, il faut qu’on trouve un moment avant que je parte.

Soo-ah le regarde sans répondre tout de suite. Gian sait qu’elle est déjà en train de revoir mentalement son agenda. Elle l’adapte avec cette précision rapide et intelligente qui l’étonne toujours, malgré les années.

— Mais tu es d’accord pour voir Frida ?

— Oui, mais parlons-en… Je la vois seule ? Avec toi ?

Soo-ah reste silencieuse un instant.

— Je ne sais pas. Je pense que je peux être un soutien pour elle si elle en a besoin. Je t’avoue que je ne sais pas bien où on va avec cette histoire. Mais en dernier recours, c’est bien sûr à elle de décider.

C’est au tour de Gian de garder le silence, qui dure. Soo-ah attend, sans aucun signe d’impatience. Après un long moment sans rien dire, Gian reprend.

— Nous en parlons comme d’une affaire à traiter, alors qu’il s’agit de peau, de chair et de sentiments. Frida…

— Comment te sens-tu par rapport à elle ?

— Elle est très belle, elle semble intuitive, sensuelle… et vulnérable. Mon métier, c’est de m’approcher de femmes que je veux libérer de certains blocages. Mais là, il y a un cadre. C’est contractuel, professionnel. Ça échoue parfois, et si ça rate, eh bien ce sont les risques.

Il hésite.

— Ici, c’est ta compagne. Si ce moment débouchait sur une catastrophe pour elle, je ne me le pardonnerais pas. Et ma crainte n’est pas de ne pas la désirer. Elle est… je n’ai pas de terme… époustouflante ? Tu comprends ?

Soo-ah rit, d’un rire léger.

— Oui, je te comprends, elle est tout ça, vraiment. Mais elle est forte aussi. Ça se voit moins au premier abord. Je crois que tu as tort de t’inquiéter.

— D’accord, tu la vois aujourd’hui ?

— À midi. Mais je dors ici ce soir.

— Parles-en avec elle, et si elle veut toujours ça, je propose demain soir ? Ici ou chez elle ? Demande-lui et tiens-moi au courant.

Ils se lèvent tous les deux en dérangeant le chat, qui roule sur le futon comme une peluche molle. Et Soo-ah prend Gian par les épaules.

— Prends-moi dans tes bras, Oppa ? La vie est belle à tes côtés.

Gian a une milliseconde d’hésitation, et puis la serre dans ses bras en fermant les yeux.

Et pendant qu’il sent contre lui l’énergie vibrante du corps de cette belle jeune femme, et l’odeur de cèdre et de santal de ses cheveux, des images défilent rapidement dans son esprit.

L’adolescente coréenne, huit ans plus tôt, fière mais tremblante de peur. Le résultat de la transaction financière qui allait, ou non, la libérer d’un futur de prostitution, en soldant la dette de jeu contractée par son père auprès de la mafia locale.

Il l’avait emmenée en Europe le soir même de la transaction, où une vie tellement différente l’attendait.